samedi 17 janvier 2026

Gris vermeil

 

        L’irisation des jours, le vertige des nuits, les avenirs entraperçus, effacés, la mémoire fébrile, abandonnée comme une arrière-cour de restaurant, après le service, quand tous les clients sont repartis, rentrés on ne sait où, sans qu’ils le sachent eux-mêmes, chacun rentré dans le domicile d’un autre, au hasard, sans savoir quoi, sans connaître l’issue, mais quand même.

Le club secret des doux rêveurs

 

            Ils se réunissaient souvent de 5 à 6, ou parfois le lendemain.

Ils avaient un local, un débarras, un garage à vélos, à poussettes, à tricycles et à fauteuils roulants, qu’ils poussaient contre les murs pour se faire de la place. Il faut de la place, pour rêver, les doux rêveurs.

            Ils rêvaient le mardi, le dimanche et parfois le lendemain, les mois de fêtes.

            Ils rêvaient assis, debout, allongés, à genou, prosternés, les bras en croix, ils couraient en rêvant et rêvaient en marchant.
Les doux rêveurs.

 

            Ils ne rêvaient jamais la nuit. Ils rêvaient leur vie, ils s’inventaient des passés sans origines, ils imaginaient des mondes sans soleil, sans saisons ni rivages. Ils rêvaient qu’ils rêvaient et parfois, le lendemain, se racontaient leurs rêves. Leurs rêves s’effaçaient. En laissant des traces pourpres sur les vélos, sur les poussettes, sur les tricycles et les fauteuils roulants.

            Leurs rêves roulaient. De montagnes en vallées, de fleuves en étangs, ils dévalaient les champs et emplissaient les villes de leurs oripeaux chatoyants, ça sentait la fleur d’oranger, la fleur de lys et la fleur des champs, Tiens ! disaient les gens, aujourd’hui, les doux rêveurs ont rêvé. Ou, parfois, le lendemain.

dimanche 21 décembre 2025

Risques et utilité de l'esprit de système

 

Est-ce que tout processus mental ne tend pas à faire système, mais sans que ce soit, à certaines conditions, forcément problématique ?

Comme on le voit dans l’évolution de la méthode scientifique. L’idée d’un « système », c’est d’établir des connections entre des expériences singulières afin d’en tirer une intelligibilité et une prédictivité. Faire sens, c’est élaborer un système : ce que fait le langage. Je regroupe tel animal (donc identifié auparavant comme lié à tel autre être vivant, en opposition à certains autres, que je nomme végétaux) avec tel autre dans lequel je discerne des similitudes, pour en faire une « catégorie » : une espèce, une famille, etc.

Le langage distribue nos expériences, chaque mot constituant des catégories : hommes, femmes, ethnies, etc. Même « je » est une catégorie : elle présuppose à la fois une unité des éléments qui me constituent, et une permanence des « moi » successifs.

Et on voit à ces exemples les risques de cette démarche de système : regrouper des éléments dans un ensemble non pertinents, et réciproquement distinguer des éléments qu’on gagnerait au contraire à associer.

Ainsi le concept de race, fondé sur les différences de couleurs de peaux, est pointé comme non pertinent par la science moderne : puisqu’on ne peut pas repérer d’invariants significatifs dans cette répartition, ni de traits prévisibles (critère déterminant de la prédictivité), comme l’intelligence, les aptitudes, les comportements, etc.

Cet exemple trivial montre à quoi tient le risque, et la parade pour le désactiver : nous pouvons construire toutes les catégories imaginables (et nous le faisons !), on pourrait inventer une catégorie qui rassemblerait les courgettes, les ordinateurs portables et les gens de plus d’1m63 : on ne le fait pas, parce qu'elle apparaît comme évidemment loufoque, et surtout parce qu'elle ne nous sert à rien.

Je trouve très importante cette notion d’utilité : ce n’est jamais pour rien que nous construisons des catégories dépourvues de pertinence : souvent, et c’est le cas du racisme, et de la xénophobie, elle sert à légitimer une oppression.

Nous « avons besoin » de différencier les champignons comestibles des vénéneux. Et, si nous nous trompons, nous risquons l’intoxication. Identifier les catégories végétales et animales nous permet à la fois d’en prédire la mangeabilité (même chose pour nos goûts : je ne recommence pas à chaque fois à goûter les épinards : l’équation épinards-pas bons m’épargne des déboires gustatifs), et les conditions de chasse ou de culture.

Avec, toujours, le risque, inhérent à tout système, de systématisme, au sens de processus mécanique, faisant l’économie de la remise en question, et de la confrontation à l’expérience.

Les parades, et la science contemporaine recourt (en théorie : dans les faits, elle y déroge parfois, et c’est toujours une source d’erreur) à ces conditionnalités de la validité d’un système, sont assez simples, et nous nous les utilisons dans la vie quotidienne (mais, justement, de façon pas « systématique » : il est frappant de constater comment certains – tous ? – sont efficacement rationnels dans certains domaines, leur métier par exemple, et cessent de l’être quand interfèrent certaines motivations, assez simples à identifier, comme les préjugés, l’intérêt – ce qu’une personne croit être son intérêt) : la vérification (systématique ! Ou systémique) par l’expérience de l’adéquation entre la conclusion obtenue et l’expérience, et l’attitude critique : le fait de savoir qu’on ne sait pas, qu’on ne peut pas savoir, que la complexité du réel et l’insuffisance de  nos processus cognitifs risque en permanence de mettre en défaut nos représentations, permet une vigilance, un qui vive permettant de détecter le plus tôt possible une erreur, et de la corriger. Dans une sorte de mouvement permanent entre théorie et vérification pratique, corrections successives. L’idée même d’apprentissage. Nous sommes capables (pas tous, et pas à tous les coups) de corriger l’inévitable simplification du systématisme. Et l’autre est ici un instrument irremplaçable : son éventuelle divergence est une occasion de sortir de notre évidence tautologique. Comment pourrais-je ne pas penser ce que je pense ? En entendant qu’il y a un autre qui ne le pense pas, qui a peut-être tort, ou nous avons tort l’un et l’autre, mais qui m’offre l’opportunité de reconsidérer ma croyance.

Je trouve libératrice l’attitude des scientifiques modernes qui, contrairement au dogmatisme non seulement religieux, mais aussi du Positivisme du XIXe siècle, établissent des « modèles » : il ne s’agit plus de « trouver la vérité », mais d’énoncer, provisoirement, que « tout (les données recueillies pour l’instant) se passe comme si. »

Le recours à des systèmes, qui nous évite l’incohérence d’une sorte d’aphasie, qui serait incapable de « reconnaître » (des continuités de formes, de fonctions), ne me paraît pas inéluctablement condamné à la méprise, simplificatrice et généralisante, s’il est corrigé par ces précautions.

Cela vaut aussi pour ce qui m’apparaît comme des fourvoiements de certains positionnements « de gauche » : je ne nous vois pas condamnés à une fatalité de l’échec, j’observe au contraire que « ça progresse » : très lentement, et de façon titubante, avec de nombreux retours en arrière. A condition, là aussi, de mobiliser ce que nous savons (croyons savoir, pensons) des époques antérieures. Bien sûr toute Histoire est une construction (un « modèle », au sens physique) altérable par nos a priori, l’insuffisance de nos connaissances ou la tentation de ne retenir que certaines données (celles qui nous arrangent), nos allégeances (Tite Live, parmi tant d’autres : quels César servons-nous, qui nous emploient ?). C’est un outil : en ayant repéré les lacunes, les risques de se couper, possibilité nous reste de l’utiliser, avec précaution et confrontation à la démarche des autres.

jeudi 4 décembre 2025

Les errements de l'intersectionnalité

 

Je commentais dans  « Les délires de  Reporterre : l’ « entre-soi blanc » un article dont les affirmations m’ont paru saugrenues et « dangereuses » (en tant qu’idées), aller dans une mauvaise direction : ce qui est mon diagnostic concernant les déclarations que j’ai pu lire fondées sur l’idée d’intersectionnalité.

Elles partent d’une analyse à laquelle j’adhère, déjà présente chez Beauvoir : un processus commun aux préjugés et discriminations sexistes et racistes.

C’est l’attitude que certains mouvements, comme les indigénistes, ou les éco-féministes en tirent qui me paraît un fourvoiement, et tourner le dos radicalement à la pensée des Lumières (la critique des préjugés, du racisme, du sexisme) dont ils procèdent.

La situation de départ est les croyances en l’infériorité des noirs, et celle des femmes, qui permet de les asservir : l’idée même que la couleur de peau ou le sexe puissent déterminer un être, l’assigner à tel type de comportements ou de compétences. Il y a eu toute cette déconstruction du colonialisme, de l’esclavage, et du sexisme misogyne, en gros des marqueurs de la pensée « de gauche », même si elle ne se confond pas exactement avec les positions et les actes de certains acteurs et organisations classés à gauche, pour des raisons (des intérêts) qu’il est utile d’analyser.

Mais il me semble, et peut-être les éléments dont tu disposes pourraient corriger une éventuelle erreur d’analyse de ma part, que ces mouvements (ce qu’on désigne parfois sous le terme de wokisme, certes fourre-tout, peut-être inapproprié, et instrumentalisé par la droite : mais néanmoins forgé initialement par des militants contre la discrimination envers les Noirs), les militants qui les animent, et leurs déclarations et leurs actes, empruntent le sectarisme et le manichéisme de leurs adversaires, pour produire finalement le contraire des buts poursuivis par les féministes (raison pour laquelle certains féministes parlent de néo-féminisme pour désigner ces nouveaux positionnements) et les anti-racistes originels.

La pensée sexiste et raciste cantonnait les femmes et les « non blancs » dans des catégories séparées des femmes et des blancs, subalternes et infériorisantes. Une femme ne peut pas conceptualiser, ni effectuer des métiers et des activités « d’hommes », et seuls les Blancs ont créé une culture, les autres sont des sauvages. Les travaux des 18e au 20e siècles ont montré l’inanité et les conséquences délétères de ces représentations. Pour parvenir à une égalité de droit au moins théorique : ce qui est très insuffisant dans la réalité pratique, mais constitue déjà un progrès considérable par rapport aux situations des époques passées et des sociétés non occidentales.

Si beaucoup de « Blancs » restent racistes et sexistes (et homophobes), c’est un terrible déni de réalité que de ne pas voir que les autres sociétés le sont à un point sans commune mesure. Ce qui ne dédouane pas les premiers, mais s’inscrit en faux contre un sexisme et un racisme inversés, en ce qu’ils reconstituent des oppositions, tout aussi factices et sources de violence que les anciennes, entre « blancs » et non blancs », hommes et femmes. Les premiers, structurellement coupables de tous les péchés, et les seconds innocents et purs. Conception qui me paraît aberrante, négationniste des faits historiques et culturels.

Par exemple, l’esclavagisme européen s’est greffé, avec opportunisme, sur celui qui se pratiquait (et se pratique toujours) dans les royaumes africains, et celui instauré, dès le 7e siècle, à une échelle incommensurable, par le monde arabe (voir les analyses de Braudel sur les razzias de « slaves » revendus dans le monde musulman).

Les sociétés du Maghreb, du monde arabe, d’Afrique noire (et d’Asie : rien ne suggère que ce phénomène ne soit pas universel) sont travaillées par un racisme, un ethnicisme (et un sexisme et homophobie) qui n’ont rien à envier à ce que les Européens ont pu commettre de plus épouvantable.

Faire du « mâle blanc », bourgeois et âgé un parangon de la discrimination me paraît un fantasme ahurissant : qui me fait penser au manichéisme développe dans la pensée et la pratique communistes, pour laquelle l’impérialisme petit-bourgeois tenait lieu de jugement définitif. J’y vois une continuité historique, une parenté conceptuelle : la rage de censure et d’intimidation de ceux qui cancellent à tout va, diabolisent ce qui ne leur ressemble pas, entonnent des cantiques à la « sororité », brandissant l’épouvantail du « Patriarcat » comme raison suffisante de tous leurs malheurs, me semble la continuité des dazibao de la jeunesse maoîste, qui traînaient les « intellectuels-traîtres » à des autodafés implacables.

Les ressorts de ce processus me semblent être les échecs et renoncements des progressistes eux-mêmes. Mais on en voit les prémisses dès la guerre d’Algérie : des théoriciens dogmatiques comme Sartre idéalisent le mouvement de lutte du FLN, sans en discerner les éléments fanatiques et oppressifs, qui déboucheront très vite sur le massacre des Harkis, la corruption généralisée dès l’indépendance, et 80 ans de despotisme népotique. Mais à l’époque, on intime à un Camus de se taire, il est désigné comme traître à la cause. Pas le droit à une divergence de parole et de pensée.

Il y a, malheureusement, un dogmatisme « de gauche », un sectarisme violent qui n’a rien à envier à ceux de droite : à valeurs inversées, certes, mais je crois que les mêmes effets, la censure et la répression, produisent les mêmes effets oppressifs.

Les progrès des idées féministes et anti-racistes en occident sont restés très partiels, insuffisants dans la réalité, souvent très théoriques : je comprends que les groupes discriminés en aient eu assez « d’attendre », et qu’ils se soient radicalisés, qu’ils aient voulu intensifier leurs luttes. Grande était la tentation d’emprunter les méthodes coercitives de leurs adversaires : à mon sens, ils les ont ainsi rejoints dans la cause générale de l’intolérance et de l’obscurantisme.