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lundi 24 août 2026

Principes politiques de la domination : Ie Partie : conflits et oppressions

 


 

Nos désirs, nos intérêts et nos volontés s’opposent, et nous placent en conflit à tout moment. S’établissent des rapports de forces, des stratégies d’alliances provisoires de convergences : de classes, sexes, « races », territoires, pays, etc.

Une « démocratie » n’est qu’une dictature du nombre : la volonté de la minorité la plus nombreuse, souvent influencée ou manipulée par celle de groupes (classe, religion, idéologie), s’imposent (ou s’y essaient) à toutes les autres.

Chaque pouvoir justifie, légitime, sanctifie les contraintes qu’il impose par des « principes » présentés comme transcendants, impératifs (indiscutables), purs de toute motivation égoïste et intéressée. La volonté d’un dieu, le bien de la Nation, « de tous », de l’humanité, du Progrès, des générations futures, etc.

Au profit de quelques-uns, plus ou moins nombreux, selon les systèmes (les régimes les plus stables étant ceux qui récompensent la plus grande proportion possible des dominés, engendrant ainsi leur collaboration – les plaçant dans un statut ambivalent de dominés-dominants -, ou à défaut leur passivité, plus ou moins indifférente), et au détriment de tous les autres.

Ces dominations (mouvantes, réversibles) engendrent une violence, institutionnelle et individuelle, qui nourrit un climat constant d’agressions, de défiances et de rancœurs, s’exprimant par la délinquance, les fraudes en tous genres et à tous niveaux, les conflits interpersonnels et sociaux, les luttes, contestations, embrasements, révoltes et guerres. Lorsque ces soulèvements sont assez forts pour renverser le groupe dirigeant, des redistributions et rééquilibrages viennent attribuer les pouvoirs de domination à de nouveaux groupes. Qui se montrent parfois moins avides et inflexibles, plus conciliants et « égalitaires », dans un premier temps, que leurs prédécesseurs détrônés. Plus enclins à des « lois sociales », propres à apaiser les tensions et les frustrations. Immanquablement, les groupes confisquant le pouvoir à leur profit (ils peuvent être plusieurs et rivaux) tendent à reconstituer l’exploitation maximale des dominés, et leur oppression, relançant le cycle des violences.

Une question centrale, préalable à beaucoup d’autres, est celle de notre positionnement dans ce schéma : théorique et réel. Nous pouvons énoncer un discours (des intentions, des « principes), et accomplir des actes qui s’en écartent, voire les contredisent.

Nous ne sommes pas « libres » de décider de ce positionnement : nos réflexions, principes et actes sont inévitablement déterminés (mais pas façonnés mécaniquement et irréductiblement, parce que nos intérêts et influences sont multiples, et contradictoires) par notre « place » sur l’ «échiquier » : le hasard de notre naissance, dans tels ou tels époque, Etat, classe, ethnie, genre, région, etc., et avec tels ou tels besoins, inclinations, aspirations et capacités, influence, sans toutefois les définir de façon univoque, nos possibilités d’observer, analyser, conceptualiser notre situation et les processus de notre vie dans le monde. De prendre conscience de ce qui se joue pour nous et les autres, des enjeux : de ce que nous attribuent comme avantages ou dont nous privent notre place dans la société et la structure complexe de nos appétences et compétences.

Paramètres enchevêtrés, interdépendants, mouvants, évolutifs qui peuvent conduire certains à repérer lucidement les oppressions subies : par nous, et aussi celles que nous infligeons aux autres, à des degrés divers de responsabilité : source active, complice plus ou moins impliqué, ou dans le déni, figurant « passif » … Et à arrêter une attitude : contribuer à perpétuer le système en vigueur, voire le parfaire (c'est-à-dire l’aggraver, pour ceux qui en pâtissent), « se contenter » d’en tirer profit (tout en le « contestant » en paroles, au besoin, si notre « conscience » nous en inflige le besoin) ; « faire avec », sans ligne bien déterminée, gérer au mieux nos intérêts, convaincu de notre impuissance. Ou bien ressentir le besoin de « lutter », combattre, avec plus ou moins de véhémence, et d’engagement dans l’action, ce qui nous apparaît comme des injustices, ou des dangers. Jusqu'à la rébellion radicale, la lutte contre ce qui nous opprime, au péril de notre tranquillité, confort, vie.

La dureté oppressive, répressive et sociale du pouvoir qui régit la société dans laquelle nous vivons influe fortement sur la direction de nos choix : un régime plus intransigeant, intrusif, directif, hostile aux libertés individuelles suscitera chez certains une opposition plus virulente. Les citoyens y ont moins d’espace pour respirer. C’est le cas des dictatures politiques et religieuses, et c’est une de leur faiblesse : elles sont de ce fait obligées de consacrer une part plus conséquente de leurs énergie, temps, richesses et moyens humains à essayer de contrôler, d’endiguer les colères qu’elles engendrent. Cet effort stérile finit généralement par les épuiser, et le groupe au pouvoir par tomber (URSS, Monde arabe, Afrique, dictatures sud-américaines, etc), quitte à se reconstituer très vite sous une forme à peine remodelée, avec un personnel parfois très peu différent.

La force des « démocraties » à l’occidentale, c’est d’appuyer leurs oppressions sur un consentement plus large : la base des bénéficiaires, susceptibles de fournir des séides, des complices, ou au moins des témoins passifs, y est plus étendue. La légitimation par le nombre (c’est la majorité qui décide : ne fût-elle que la minorité la moins minoritaire) offre une apparence moins irrationnelle que la « volonté de Dieu ». La propagande, l’intimidation policière et judiciaire, la répression, l’emprisonnement voire le meurtre font le reste.

Un peuple qui n’a pas faim (où, du moins, les affamés sont suffisamment minoritaires), dont les conditions de vie matérielles satisfont à un seuil suffisant, qu’on distrait par suffisamment de jeux, spectacles, discours et mythes, est moins enclin à risquer souffrances et mort pour « changer les choses », même si les injustices, inégalités et ignominies qu’il constate pourraient l’y pousser.

Les frustrations et souffrances nées des manques subis et des colères éprouvées face aux injustices (les souffrances éprouvées par d’autres constituent pour certains une expérience suffisamment inacceptable pour gâcher les plaisirs que leur propre situation leur permet), trouvent un exutoire dans divers rituels mis en place à cet effet : « élections » (au mécanisme précisément organisé pour que leur pouvoir réel demeure limité, à des questions secondaires ou des détails : ne modifiant pas, en tout cas, la répartition concrète de la propriété et des postes de décision) à l’effet symbolique : mimer une capacité de choisir, même si elle se borne à désigner un nom au sein d’une liste préétablie (c’est au fond le cas aussi bien pour les pays « occidentaux » que pour le Parti Communiste chinois). Le « Peuple » (entité vague à géométrie variable, figure arrangeante de « tout le monde » et de « tout un chacun » : ambivalence contradictoire) est déclaré « souverain » au prétexte qu’il serait « représenté », par des élus qui décident « en son nom, c'est à dire à sa place.

Un second exutoire est la « liberté d’expression » : même si elle est très encadrée, et de plus en plus, réduite par de nombreuses limites, certains se persuadent que « donner leur avis » constitue une preuve incontestable d’un « pouvoir », que n’ont même pas bien des habitants de ce monde, et qu’avaient beaucoup moins nos ancêtres. Même si cette parole un peu plus libre s’incarne peu dans les réalités de la vie. Elle satisfait au moins notre vanité, qui s’effarouche vite qu’on veuille « la faire taire ». Alors qu’il semblerait plus essentiel que ce soient mes actes qui ne fussent pas entravés.

La plupart de ceux qu’on spolie en décidant « en leur nom » ne sont pas dupes, ce subterfuge ne les exempte pas des souffrances, frustrations et colères engendrées par la loi (recul de l’âge de départ en retraite, baisse des salaires, hausses des prix, généralisation du chômage, etc) : mais l’invocation de « L’état de droit », de « l’intérêt général », comme naguère celle de la Volonté divine, interpose un obstacle conceptuel à la validation de leur ressentiment, à l’élaboration d’une raison critique, et donc à la construction de sa collectivisation, phase de regroupement en nombre des intérêts lésés sans laquelle il est peu d’actions possibles (d’actions efficaces, productives, instrument véritable de changements : les coups de poings ou les attentats de groupuscules, les saccages et violences de franges radicales ne produisent guère qu’une satisfaction de revanche pour leurs auteurs, le soulagement par la vengeance. Les dégâts occasionnés dans le camp du pouvoir, limités et éphémères, le renforcent au contraire dans sa détermination oppressive, et solidifient sa légitimité répressive chez ses partisans, ainsi que dans les catégories sceptiques ou critiques, qui se sentent soudain menacées.)

Tous les pouvoirs n’oppriment pas avec la même intensité, et ils ne se « valent » pas : certains sont indubitablement plus violents, cruels, meurtriers, tyranniques et spoliateurs. C’est le profit que retire de la comparaison les plus « modérés » (les plus timorés, les plus prudents : les plus habiles. Qui veut exploiter longtemps ménage ses victimes) : les autres leur servent de repoussoirs, et leur permettent un chantage facile : « vraiment, vous préférez ces régimes archaïques ? »

Ce choix-là, il est vite fait. La plupart préfèrent encore se contenter du peu de libertés que leurs ancêtres ont pu arracher. « L’honneur », ou l’amour propre, est sauf. Beaucoup ne haïssent pas tant le manque de liberté, que le sentiment de cette privation. Qu’on les contraigne, mais en leur laissant croire qu’ils sont à l’origine des décisions qui les oppriment, et le mal leur paraît moindre. Parce que ce qui leur importe est ailleurs : il y a l’image qu’ils ont d’eux-mêmes, tout va bien si elle n’est pas trop éraflée, et il y a, qui prime, le bien-être de leur confort. Et pourquoi serait-il indigne de suivre le schéma de tout être vivant, peut-être : se plaire aux moments passés ? Certains ont certes une conscience, qui les incommode s’ils se rendent compte que leur bien-être n’est pas partagé par tous. Mais une conscience a un prix. On peut assez souvent trouver des accommodements. La situation des défavorisés est tout de même meilleure qu’autrefois, et qu’ailleurs dans le monde (que dans les démocraties occidentales). Ce qui n’est pas faux, sans être non plus parfaitement ni toujours juste. Le « progrès » demanderait du temps. De la patience.

Les « patients », les attentistes, réformateurs infimes ou profiteurs du moment, n’ont pas tort non plus quand ils se retranchent derrière une modestie prudente : qui sommes-nous pour croire être capables de « changer le monde », d’autres s’y sont cassé les dents, fourvoyés en solutions finalement catastrophiques (déviances autoritaires de l’URSS, du Bloc de l’Est, Cuba, Chine …). Le révolutionnaire, partisan d’une transformation rapide, violente et radicale, paraît au mieux naïf, voire complaisant : aveugle à la complexité des motivations humaines. Il y a toujours un Staline dans l’ombre d’un Lénine (et il n’est pas sûr, d’ailleurs, que le Bolchévisme, même dans sa première mouture, ait constitué une chance, un progrès, une amélioration, pour tout le monde …), un Castro pour monarchiser l’élan d’un Guevara, un Mao pour transformer les horreurs d’hier en horreurs de demain.

Les révolutionnaires ont beaucoup promis, beaucoup trahi, causé beaucoup de souffrances. Les non révolutionnaires aussi.

La question de notre positionnement est donc complexe. Beaucoup ne se la posent pas, et font au mieux de leurs intérêts dans la société où ils se trouvent, telle qu’elle est. Selon leur position, sociale et géographique, ils font carrière, ils font leurs affaires, s’occupent de leur métier, couple, famille. Ils ont des voisins, des collègues, des amis : ils essaient de s’en sortir, le mieux possible. D’améliorer leur ordinaire, leur habitat, leur confort, de perpétuer et augmenter leurs plaisirs.

« Ce qu’ils en pensent » (de « la situation » : la politique dans leur pays, la nature et les méthodes des gouvernants, les problèmes sociaux), c’est essentiellement histoire de dire, au café ou en famille (ou sur les réseaux sociaux). Chacun a ses idées sur un certain nombre de problèmes, ne cherche guère à comprendre celles des autres, s’investit à des degrés divers pour accroître l’influence de ses convictions. Votes occasionnels, manifestations, pétitions pour ou contre l’avortement, la contraception, le divorce, l’égalité des droits des femmes, homosexuels, minorités ethniques, religieuses, les pesticides … Sujets de conflits, mais surtout de discussions (et d’engueulades !). En dehors de quelques poignées de militants, d’une cause ou de la cause adverse, chacun prêchant pour sa paroisse : les femmes pour les femmes, les homos pour les homos, les noirs pour les noirs, les cathos contre tout ce qui n’est pas catho : au fond, comme dans tous les domaines, chacun s’implique là où le guide son intérêt, la plupart des citoyens du « monde confortable » ne se passionnent pour les débats d’idées, sociétaux, que verbalement. Ou pas du tout.

La position initiale et l’histoire de chacun motive son positionnement. Il est plutôt intuitif, et très tôt pointé par le marxisme, que, globalement, les « riches » seront moins enclins à souhaiter, et encore moins à agir pour cela, que les rapports de forces changent. Il est « humain », il semble logique que celui à qui une situation profite ait envie de la proroger, ou en tout cas mette peu d’énergie ou de moyens réels à contribuer à la transformer. La tiédeur des réformes socialistes en est une bonne illustration : sur les questions morales, sociétales, on s’enorgueillit d’avoir aboli la peine de mort, dépénalisé l’homosexualité, et ce n’est pas rien. C’est infiniment plus que le conservatisme de la frange plus radicale de la bourgeoisie, arcboutée, elle, sur ses « valeurs » (croyances) et avantages. Mais rien de déterminant : rien qui change en profondeur (malgré, tout de même, la réduction du temps de travail, ou celle de l’âge de la retraire : progrès déjà insupportables aux possédants les plus avides – les moins prudents …-, qui se sont empressés d’annuler ces améliorations modestes) « l’ordre social », rebatte et redistribue les cartes, les revenus, la répartition des richesses, les moyens d’y parvenir, voire l’existence même de catégories de citoyens. D’accès au bien-être.

 

mardi 2 décembre 2025

Penser le quotidien : stratégies et interactions (A quoi sert la philosophie ?)

 

Je conçois l’existence, je la ressens ainsi, comme un perpétuel combat. Avec ses pauses, ses répits. On se débat. Avec les autres, bien sûr, mais ils ne sont qu’une composante de l’équation, tantôt ennemis, tantôt alliés, simples figurants, pour la plupart. Occupés chacun à ses luttes : entrecroisement stochastique de trajectoires épiques dont chacun est le héros.

On se débat avec « ce qu’on a à faire », ce qu’on croit avoir à faire, et ici la « philo », il vaut mieux dire, tant ce mot est compromis, incertain, inentendable, la réflexion, l’acte de réflféchir, peut nous être utile : pour interroger ce que nous croyons nécessaire, « avoir à faire » : suspendre notre action, notre « départ en guerre », quelle qu’elle soit, pour vérifier si elle est nécessaire, inévitable, profitable. Quel parti prendre. Délibérer.

J’aime beaucoup cet incipit des Fleurs Bleues de Queneau : « Le vingt-cinq septembre douze cent soixante-quatre, au petit jour, le  duc d’Auge se pointa sur le sommet du donjon de son château pour y  considérer, un tantinet soit peu, la situation historique. Elle était  plutôt floue. ».

C’est ce que nous faisons tous, au moins de temps en temps : « considérer, un tantinet soit peu, la situation ». S’accorder un peu de temps de perplexité : ce serait ça, la « philosophie » (et on voit ici qu’elle ne peut avoir grand chose à voir avec la connaissance de tout ce que les autres avant moi, fussent-ils illustres, ont pensé de la situation qu’eux avaient à considérer, du haut de leur donjon à eux. Ça peut m’aider, au cas où se trouveraient des similitudes, montrer des pistes déjà explorées, éviter des fourvoiements : il me reviendra toujours d’appliquer ces « connaissances » à la particularité de mon cas.)

Nous nous débattons face à nos besoins, nos envies, nos désirs, nos projets, nos angoisses et nos peurs : ce que je dois faire, me procurer, où aller. Et le rôle des autres là-dedans : ceux qui peuvent m’aider, ceux qui peuvent constituer un obstacle, une concurrence, ceux pour qui je peux constituer un obstacle, ou une proie, dans leur propre quête. Je peux croiser la route de Salah Abdeslam en allant au Bataclan, comme celle d’un conducteur alcoolisé : ils n’ont rien à voir avec mon histoire, mais peuvent y faire irruption.

En général, nous avons peu à voir les uns avec les autres en ce qui concerne « nos luttes ». C’est essentiellement le cas de nos « proches » : famille, voisins, collègues : ceux qui interfèrent.

Et, le plus souvent, nous menons nos luttes sans nous concerter, sauf avec ceux qui ont à voir avec elle : nous formons des « équipes », que nous croyons naturelles, parfois formalisées par un type de pacte : le couple pour les affaires domestiques, collègues pour le travail, camarades pour la politique, coéquipiers pour le sport, etc.

Tout cela « marche tout seul » : sans qu’on ait à y penser, sans qu’on pense à y penser, tant cela « va de soi » : l’existence des équipes, leurs périmètre, fonctionnement, limites.

Ainsi de nos « luttes ». De ce que nous nous escrimons à faire, à tenter. Le scénario est tout écrit, il n’y a qu’à le suivre. On part travailler, on passe faire des courses, vient le temps de la détente, celui des loisirs, des hobbies, du repos, des visites ritualisées à certains groupes : famille, amis ...

Nous avons nos projets, inscrits parmi ceux qui nous sont assignés par les autres : quand j’aurai fini mon temps dévolu à ma mission sociale, je m’occuperai d’un projet qui m’importe, immobilier, ou bancaire, musical, littéraire, un aménagement ou une acquisition.

Mon temps est réparti : mécaniquement, et en dehors de moi, il se distribue de lui-même entre temps contraints (travail, nécessités matérielles, activités obligatoires, repos) et temps « libre » : celui que je peux consacrer à ce qui m’apporte du plaisir.

C’est ainsi que les hommes vivent. En s’efforçant de concilier ce qu’ils voudraient et ce qu’ils ont à subir : avec plus ou moins de plaisir et de souffrances que leur situation et leurs compétences les mettent à l’abri des prédations des autres, et en capacité de satisfaire les leurs.

Il n’y a pas besoin de « penser » tout ça », si ce n’est pour élaborer des stratégies plus efficaces : quel métier, quel lieu de vie, quel partenaire, et comment se les procurer ;

Ça se met à « penser » quand ça ne va plus de soi, tout seul : quand la mécanique dysfonctionne. Ou quand je discerne une incohérence. Entre les discours et les effets que je constate : « nous agissons dans l’intérêt général », et soudain je m’aperçois que certains ont surtout satisfait leur intérêt particulier. Je doute. Je remets en question le pan de réalité concerné : je ne peux plus me contenter de ce qui m’en était dit, de comment le définit le langage usuel : c’est là que commence l’acte de réflexion, l’activité de distance critique, quand je découvre que les choses (les gens, les valeurs, les institutions, les idées) ne sont pas forcément comme on me l’avait dit, que je me rends compte que, finalement, je ne saurai jamais indiscutablement comment elles sont, ce qu’elles sont, que j’aurai toujours, si je n’accepte plus d’être dupe, à mettre en doute, à mettre en question : ce que je vois, ce que je vis.

C’est là qu’intervient la pensée de l’autre. Comme pierre d’achoppement, et pierre de touche. Pas forcément « meilleure » que la mienne, plus juste, mais apportant un deuxième point de vue, dont la divergence ou la convergence ne signifie rien de définitif, mais constitue un indice, une indication, de ce qui est « juste », « vrai » : conforme à ce qui marche dans le réel.

C’est parce que nous sommes en permanence à essayer de faire quelque chose, à tenter de réussir, à viser un plaisir ou à combattre un désagrément, qu’il y a une utilité à ce que la philo soit utile : on peut mener ses combats, réussir ses projets, résoudre ses problèmes sans recourir à elle. En recourant juste à une pensée pragmatique, adaptée au domaine de notre action : quelle est la meilleure voiture à acheter, le bon placement, la bonne destination de vacances : la plupart de nos décisions quotidiennes sont triviales, nous en traitons des dizaines par heure (quel est le meilleur trajet, qu’est-ce que j’achète pour manger, est-ce que nous invitons les Untel, etc) : toutes ces questions, et y compris l’homme politique pour lequel nous allons voter, nous y répondons sans recourir au mode « philosophique », sans problématiser, sonder les semblants ni les enjeux.

C’est un « choix », stratégique, que nous ne choisissons pas vraiment, d’ailleurs : lui aussi résulte de notre formation, de notre conformation intellectuelle, du stock de nos expériences. Régler au cas par cas les questions « pratiques », au fur et à mesure qu’elles se présentent. Et réserver la philosophie, la réflexion critique et systématique, à des activités « philosophiques », des moments dédiés, lectures, cours, colloques, etc.

Quoi qu’il en soit (quoi que nous ayons « choisi », sans l’avoir forcément choisi, pensé, décidé : c’est un paradoxe que le recours ou non à la philosophie soit un choix philosophique), nous avons en commun ces « luttes », ces projets, désirs, ces difficultés contre lesquelles nous nous battons : nous avons en commun d’en avoir tous, mais, à certaines exceptions, ces luttes (ces « quêtes », comme on dit dans la littérature épique et certains jeux) sont tous différents, divers.

Mon avis est qu’il nous est profitable de nous associer à la pensée des autres, en ce qui concerne nos « combats » (projets, problèmes) du quotidien, et de leur appliquer une pensée « philosophique » (critique, analytique, systématique) : que ce sont les « vraies » questions, celles du réel, et non les intitulés académiques (« qu’est-ce que l’amour ? » ou « la foi s’oppose—t-elle à la science ? »), celles-là qu’il y a intérêt (bénéfice) à scruter.

Non d’ailleurs qu’il n’y ait pas la place pour les deux sortes, les questions « théoriques », métaphysiques, et celles qui se posent à nous au quotidien : ce qui me paraît une erreur, c’est de négliger les secondes au profit des premières.

C’est d’ailleurs une attitude courante : il nous arrive de demander l’avis d’un ami, d’un proche, sur une question que nous avons à résoudre : « qu’est-ce que tu en penses, j’hésite entre ces deux modèles de ponceuses ; on me propose un poste aux Philippines, à ton avis, j’accepte ? Marjorie et moi, ça ne va plus du tout : je ne sais plus quoi faire pour arranger la situation ... »

Mais cela reste occasionnel, et « spontané », superficiel : la question est rarement examinée sous l’angle d’une reconstruction conceptuelle (c’est davantage le cas de problèmes existentiels, lorsqu’ils sont confiés aux soins d’un thérapeute).

Il me semble que le champ de bataille confus de nos existences, avec les illusions et erreurs d’appréciation qui nous font parfois courir après des leurres, mérite d’être passé au crible de récits partagés et d’échanges de réflexions croisées.