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dimanche 21 décembre 2025

Risques et utilité de l'esprit de système

 

Est-ce que tout processus mental ne tend pas à faire système, mais sans que ce soit, à certaines conditions, forcément problématique ?

Comme on le voit dans l’évolution de la méthode scientifique. L’idée d’un « système », c’est d’établir des connections entre des expériences singulières afin d’en tirer une intelligibilité et une prédictivité. Faire sens, c’est élaborer un système : ce que fait le langage. Je regroupe tel animal (donc identifié auparavant comme lié à tel autre être vivant, en opposition à certains autres, que je nomme végétaux) avec tel autre dans lequel je discerne des similitudes, pour en faire une « catégorie » : une espèce, une famille, etc.

Le langage distribue nos expériences, chaque mot constituant des catégories : hommes, femmes, ethnies, etc. Même « je » est une catégorie : elle présuppose à la fois une unité des éléments qui me constituent, et une permanence des « moi » successifs.

Et on voit à ces exemples les risques de cette démarche de système : regrouper des éléments dans un ensemble non pertinents, et réciproquement distinguer des éléments qu’on gagnerait au contraire à associer.

Ainsi le concept de race, fondé sur les différences de couleurs de peaux, est pointé comme non pertinent par la science moderne : puisqu’on ne peut pas repérer d’invariants significatifs dans cette répartition, ni de traits prévisibles (critère déterminant de la prédictivité), comme l’intelligence, les aptitudes, les comportements, etc.

Cet exemple trivial montre à quoi tient le risque, et la parade pour le désactiver : nous pouvons construire toutes les catégories imaginables (et nous le faisons !), on pourrait inventer une catégorie qui rassemblerait les courgettes, les ordinateurs portables et les gens de plus d’1m63 : on ne le fait pas, parce qu'elle apparaît comme évidemment loufoque, et surtout parce qu'elle ne nous sert à rien.

Je trouve très importante cette notion d’utilité : ce n’est jamais pour rien que nous construisons des catégories dépourvues de pertinence : souvent, et c’est le cas du racisme, et de la xénophobie, elle sert à légitimer une oppression.

Nous « avons besoin » de différencier les champignons comestibles des vénéneux. Et, si nous nous trompons, nous risquons l’intoxication. Identifier les catégories végétales et animales nous permet à la fois d’en prédire la mangeabilité (même chose pour nos goûts : je ne recommence pas à chaque fois à goûter les épinards : l’équation épinards-pas bons m’épargne des déboires gustatifs), et les conditions de chasse ou de culture.

Avec, toujours, le risque, inhérent à tout système, de systématisme, au sens de processus mécanique, faisant l’économie de la remise en question, et de la confrontation à l’expérience.

Les parades, et la science contemporaine recourt (en théorie : dans les faits, elle y déroge parfois, et c’est toujours une source d’erreur) à ces conditionnalités de la validité d’un système, sont assez simples, et nous nous les utilisons dans la vie quotidienne (mais, justement, de façon pas « systématique » : il est frappant de constater comment certains – tous ? – sont efficacement rationnels dans certains domaines, leur métier par exemple, et cessent de l’être quand interfèrent certaines motivations, assez simples à identifier, comme les préjugés, l’intérêt – ce qu’une personne croit être son intérêt) : la vérification (systématique ! Ou systémique) par l’expérience de l’adéquation entre la conclusion obtenue et l’expérience, et l’attitude critique : le fait de savoir qu’on ne sait pas, qu’on ne peut pas savoir, que la complexité du réel et l’insuffisance de  nos processus cognitifs risque en permanence de mettre en défaut nos représentations, permet une vigilance, un qui vive permettant de détecter le plus tôt possible une erreur, et de la corriger. Dans une sorte de mouvement permanent entre théorie et vérification pratique, corrections successives. L’idée même d’apprentissage. Nous sommes capables (pas tous, et pas à tous les coups) de corriger l’inévitable simplification du systématisme. Et l’autre est ici un instrument irremplaçable : son éventuelle divergence est une occasion de sortir de notre évidence tautologique. Comment pourrais-je ne pas penser ce que je pense ? En entendant qu’il y a un autre qui ne le pense pas, qui a peut-être tort, ou nous avons tort l’un et l’autre, mais qui m’offre l’opportunité de reconsidérer ma croyance.

Je trouve libératrice l’attitude des scientifiques modernes qui, contrairement au dogmatisme non seulement religieux, mais aussi du Positivisme du XIXe siècle, établissent des « modèles » : il ne s’agit plus de « trouver la vérité », mais d’énoncer, provisoirement, que « tout (les données recueillies pour l’instant) se passe comme si. »

Le recours à des systèmes, qui nous évite l’incohérence d’une sorte d’aphasie, qui serait incapable de « reconnaître » (des continuités de formes, de fonctions), ne me paraît pas inéluctablement condamné à la méprise, simplificatrice et généralisante, s’il est corrigé par ces précautions.

Cela vaut aussi pour ce qui m’apparaît comme des fourvoiements de certains positionnements « de gauche » : je ne nous vois pas condamnés à une fatalité de l’échec, j’observe au contraire que « ça progresse » : très lentement, et de façon titubante, avec de nombreux retours en arrière. A condition, là aussi, de mobiliser ce que nous savons (croyons savoir, pensons) des époques antérieures. Bien sûr toute Histoire est une construction (un « modèle », au sens physique) altérable par nos a priori, l’insuffisance de nos connaissances ou la tentation de ne retenir que certaines données (celles qui nous arrangent), nos allégeances (Tite Live, parmi tant d’autres : quels César servons-nous, qui nous emploient ?). C’est un outil : en ayant repéré les lacunes, les risques de se couper, possibilité nous reste de l’utiliser, avec précaution et confrontation à la démarche des autres.

mardi 2 décembre 2025

Penser le quotidien : stratégies et interactions (A quoi sert la philosophie ?)

 

Je conçois l’existence, je la ressens ainsi, comme un perpétuel combat. Avec ses pauses, ses répits. On se débat. Avec les autres, bien sûr, mais ils ne sont qu’une composante de l’équation, tantôt ennemis, tantôt alliés, simples figurants, pour la plupart. Occupés chacun à ses luttes : entrecroisement stochastique de trajectoires épiques dont chacun est le héros.

On se débat avec « ce qu’on a à faire », ce qu’on croit avoir à faire, et ici la « philo », il vaut mieux dire, tant ce mot est compromis, incertain, inentendable, la réflexion, l’acte de réflféchir, peut nous être utile : pour interroger ce que nous croyons nécessaire, « avoir à faire » : suspendre notre action, notre « départ en guerre », quelle qu’elle soit, pour vérifier si elle est nécessaire, inévitable, profitable. Quel parti prendre. Délibérer.

J’aime beaucoup cet incipit des Fleurs Bleues de Queneau : « Le vingt-cinq septembre douze cent soixante-quatre, au petit jour, le  duc d’Auge se pointa sur le sommet du donjon de son château pour y  considérer, un tantinet soit peu, la situation historique. Elle était  plutôt floue. ».

C’est ce que nous faisons tous, au moins de temps en temps : « considérer, un tantinet soit peu, la situation ». S’accorder un peu de temps de perplexité : ce serait ça, la « philosophie » (et on voit ici qu’elle ne peut avoir grand chose à voir avec la connaissance de tout ce que les autres avant moi, fussent-ils illustres, ont pensé de la situation qu’eux avaient à considérer, du haut de leur donjon à eux. Ça peut m’aider, au cas où se trouveraient des similitudes, montrer des pistes déjà explorées, éviter des fourvoiements : il me reviendra toujours d’appliquer ces « connaissances » à la particularité de mon cas.)

Nous nous débattons face à nos besoins, nos envies, nos désirs, nos projets, nos angoisses et nos peurs : ce que je dois faire, me procurer, où aller. Et le rôle des autres là-dedans : ceux qui peuvent m’aider, ceux qui peuvent constituer un obstacle, une concurrence, ceux pour qui je peux constituer un obstacle, ou une proie, dans leur propre quête. Je peux croiser la route de Salah Abdeslam en allant au Bataclan, comme celle d’un conducteur alcoolisé : ils n’ont rien à voir avec mon histoire, mais peuvent y faire irruption.

En général, nous avons peu à voir les uns avec les autres en ce qui concerne « nos luttes ». C’est essentiellement le cas de nos « proches » : famille, voisins, collègues : ceux qui interfèrent.

Et, le plus souvent, nous menons nos luttes sans nous concerter, sauf avec ceux qui ont à voir avec elle : nous formons des « équipes », que nous croyons naturelles, parfois formalisées par un type de pacte : le couple pour les affaires domestiques, collègues pour le travail, camarades pour la politique, coéquipiers pour le sport, etc.

Tout cela « marche tout seul » : sans qu’on ait à y penser, sans qu’on pense à y penser, tant cela « va de soi » : l’existence des équipes, leurs périmètre, fonctionnement, limites.

Ainsi de nos « luttes ». De ce que nous nous escrimons à faire, à tenter. Le scénario est tout écrit, il n’y a qu’à le suivre. On part travailler, on passe faire des courses, vient le temps de la détente, celui des loisirs, des hobbies, du repos, des visites ritualisées à certains groupes : famille, amis ...

Nous avons nos projets, inscrits parmi ceux qui nous sont assignés par les autres : quand j’aurai fini mon temps dévolu à ma mission sociale, je m’occuperai d’un projet qui m’importe, immobilier, ou bancaire, musical, littéraire, un aménagement ou une acquisition.

Mon temps est réparti : mécaniquement, et en dehors de moi, il se distribue de lui-même entre temps contraints (travail, nécessités matérielles, activités obligatoires, repos) et temps « libre » : celui que je peux consacrer à ce qui m’apporte du plaisir.

C’est ainsi que les hommes vivent. En s’efforçant de concilier ce qu’ils voudraient et ce qu’ils ont à subir : avec plus ou moins de plaisir et de souffrances que leur situation et leurs compétences les mettent à l’abri des prédations des autres, et en capacité de satisfaire les leurs.

Il n’y a pas besoin de « penser » tout ça », si ce n’est pour élaborer des stratégies plus efficaces : quel métier, quel lieu de vie, quel partenaire, et comment se les procurer ;

Ça se met à « penser » quand ça ne va plus de soi, tout seul : quand la mécanique dysfonctionne. Ou quand je discerne une incohérence. Entre les discours et les effets que je constate : « nous agissons dans l’intérêt général », et soudain je m’aperçois que certains ont surtout satisfait leur intérêt particulier. Je doute. Je remets en question le pan de réalité concerné : je ne peux plus me contenter de ce qui m’en était dit, de comment le définit le langage usuel : c’est là que commence l’acte de réflexion, l’activité de distance critique, quand je découvre que les choses (les gens, les valeurs, les institutions, les idées) ne sont pas forcément comme on me l’avait dit, que je me rends compte que, finalement, je ne saurai jamais indiscutablement comment elles sont, ce qu’elles sont, que j’aurai toujours, si je n’accepte plus d’être dupe, à mettre en doute, à mettre en question : ce que je vois, ce que je vis.

C’est là qu’intervient la pensée de l’autre. Comme pierre d’achoppement, et pierre de touche. Pas forcément « meilleure » que la mienne, plus juste, mais apportant un deuxième point de vue, dont la divergence ou la convergence ne signifie rien de définitif, mais constitue un indice, une indication, de ce qui est « juste », « vrai » : conforme à ce qui marche dans le réel.

C’est parce que nous sommes en permanence à essayer de faire quelque chose, à tenter de réussir, à viser un plaisir ou à combattre un désagrément, qu’il y a une utilité à ce que la philo soit utile : on peut mener ses combats, réussir ses projets, résoudre ses problèmes sans recourir à elle. En recourant juste à une pensée pragmatique, adaptée au domaine de notre action : quelle est la meilleure voiture à acheter, le bon placement, la bonne destination de vacances : la plupart de nos décisions quotidiennes sont triviales, nous en traitons des dizaines par heure (quel est le meilleur trajet, qu’est-ce que j’achète pour manger, est-ce que nous invitons les Untel, etc) : toutes ces questions, et y compris l’homme politique pour lequel nous allons voter, nous y répondons sans recourir au mode « philosophique », sans problématiser, sonder les semblants ni les enjeux.

C’est un « choix », stratégique, que nous ne choisissons pas vraiment, d’ailleurs : lui aussi résulte de notre formation, de notre conformation intellectuelle, du stock de nos expériences. Régler au cas par cas les questions « pratiques », au fur et à mesure qu’elles se présentent. Et réserver la philosophie, la réflexion critique et systématique, à des activités « philosophiques », des moments dédiés, lectures, cours, colloques, etc.

Quoi qu’il en soit (quoi que nous ayons « choisi », sans l’avoir forcément choisi, pensé, décidé : c’est un paradoxe que le recours ou non à la philosophie soit un choix philosophique), nous avons en commun ces « luttes », ces projets, désirs, ces difficultés contre lesquelles nous nous battons : nous avons en commun d’en avoir tous, mais, à certaines exceptions, ces luttes (ces « quêtes », comme on dit dans la littérature épique et certains jeux) sont tous différents, divers.

Mon avis est qu’il nous est profitable de nous associer à la pensée des autres, en ce qui concerne nos « combats » (projets, problèmes) du quotidien, et de leur appliquer une pensée « philosophique » (critique, analytique, systématique) : que ce sont les « vraies » questions, celles du réel, et non les intitulés académiques (« qu’est-ce que l’amour ? » ou « la foi s’oppose—t-elle à la science ? »), celles-là qu’il y a intérêt (bénéfice) à scruter.

Non d’ailleurs qu’il n’y ait pas la place pour les deux sortes, les questions « théoriques », métaphysiques, et celles qui se posent à nous au quotidien : ce qui me paraît une erreur, c’est de négliger les secondes au profit des premières.

C’est d’ailleurs une attitude courante : il nous arrive de demander l’avis d’un ami, d’un proche, sur une question que nous avons à résoudre : « qu’est-ce que tu en penses, j’hésite entre ces deux modèles de ponceuses ; on me propose un poste aux Philippines, à ton avis, j’accepte ? Marjorie et moi, ça ne va plus du tout : je ne sais plus quoi faire pour arranger la situation ... »

Mais cela reste occasionnel, et « spontané », superficiel : la question est rarement examinée sous l’angle d’une reconstruction conceptuelle (c’est davantage le cas de problèmes existentiels, lorsqu’ils sont confiés aux soins d’un thérapeute).

Il me semble que le champ de bataille confus de nos existences, avec les illusions et erreurs d’appréciation qui nous font parfois courir après des leurres, mérite d’être passé au crible de récits partagés et d’échanges de réflexions croisées.