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lundi 24 août 2026

Principes politiques de la domination : Ie Partie : conflits et oppressions

 


 

Nos désirs, nos intérêts et nos volontés s’opposent, et nous placent en conflit à tout moment. S’établissent des rapports de forces, des stratégies d’alliances provisoires de convergences : de classes, sexes, « races », territoires, pays, etc.

Une « démocratie » n’est qu’une dictature du nombre : la volonté de la minorité la plus nombreuse, souvent influencée ou manipulée par celle de groupes (classe, religion, idéologie), s’imposent (ou s’y essaient) à toutes les autres.

Chaque pouvoir justifie, légitime, sanctifie les contraintes qu’il impose par des « principes » présentés comme transcendants, impératifs (indiscutables), purs de toute motivation égoïste et intéressée. La volonté d’un dieu, le bien de la Nation, « de tous », de l’humanité, du Progrès, des générations futures, etc.

Au profit de quelques-uns, plus ou moins nombreux, selon les systèmes (les régimes les plus stables étant ceux qui récompensent la plus grande proportion possible des dominés, engendrant ainsi leur collaboration – les plaçant dans un statut ambivalent de dominés-dominants -, ou à défaut leur passivité, plus ou moins indifférente), et au détriment de tous les autres.

Ces dominations (mouvantes, réversibles) engendrent une violence, institutionnelle et individuelle, qui nourrit un climat constant d’agressions, de défiances et de rancœurs, s’exprimant par la délinquance, les fraudes en tous genres et à tous niveaux, les conflits interpersonnels et sociaux, les luttes, contestations, embrasements, révoltes et guerres. Lorsque ces soulèvements sont assez forts pour renverser le groupe dirigeant, des redistributions et rééquilibrages viennent attribuer les pouvoirs de domination à de nouveaux groupes. Qui se montrent parfois moins avides et inflexibles, plus conciliants et « égalitaires », dans un premier temps, que leurs prédécesseurs détrônés. Plus enclins à des « lois sociales », propres à apaiser les tensions et les frustrations. Immanquablement, les groupes confisquant le pouvoir à leur profit (ils peuvent être plusieurs et rivaux) tendent à reconstituer l’exploitation maximale des dominés, et leur oppression, relançant le cycle des violences.

Une question centrale, préalable à beaucoup d’autres, est celle de notre positionnement dans ce schéma : théorique et réel. Nous pouvons énoncer un discours (des intentions, des « principes), et accomplir des actes qui s’en écartent, voire les contredisent.

Nous ne sommes pas « libres » de décider de ce positionnement : nos réflexions, principes et actes sont inévitablement déterminés (mais pas façonnés mécaniquement et irréductiblement, parce que nos intérêts et influences sont multiples, et contradictoires) par notre « place » sur l’ «échiquier » : le hasard de notre naissance, dans tels ou tels époque, Etat, classe, ethnie, genre, région, etc., et avec tels ou tels besoins, inclinations, aspirations et capacités, influence, sans toutefois les définir de façon univoque, nos possibilités d’observer, analyser, conceptualiser notre situation et les processus de notre vie dans le monde. De prendre conscience de ce qui se joue pour nous et les autres, des enjeux : de ce que nous attribuent comme avantages ou dont nous privent notre place dans la société et la structure complexe de nos appétences et compétences.

Paramètres enchevêtrés, interdépendants, mouvants, évolutifs qui peuvent conduire certains à repérer lucidement les oppressions subies : par nous, et aussi celles que nous infligeons aux autres, à des degrés divers de responsabilité : source active, complice plus ou moins impliqué, ou dans le déni, figurant « passif » … Et à arrêter une attitude : contribuer à perpétuer le système en vigueur, voire le parfaire (c'est-à-dire l’aggraver, pour ceux qui en pâtissent), « se contenter » d’en tirer profit (tout en le « contestant » en paroles, au besoin, si notre « conscience » nous en inflige le besoin) ; « faire avec », sans ligne bien déterminée, gérer au mieux nos intérêts, convaincu de notre impuissance. Ou bien ressentir le besoin de « lutter », combattre, avec plus ou moins de véhémence, et d’engagement dans l’action, ce qui nous apparaît comme des injustices, ou des dangers. Jusqu'à la rébellion radicale, la lutte contre ce qui nous opprime, au péril de notre tranquillité, confort, vie.

La dureté oppressive, répressive et sociale du pouvoir qui régit la société dans laquelle nous vivons influe fortement sur la direction de nos choix : un régime plus intransigeant, intrusif, directif, hostile aux libertés individuelles suscitera chez certains une opposition plus virulente. Les citoyens y ont moins d’espace pour respirer. C’est le cas des dictatures politiques et religieuses, et c’est une de leur faiblesse : elles sont de ce fait obligées de consacrer une part plus conséquente de leurs énergie, temps, richesses et moyens humains à essayer de contrôler, d’endiguer les colères qu’elles engendrent. Cet effort stérile finit généralement par les épuiser, et le groupe au pouvoir par tomber (URSS, Monde arabe, Afrique, dictatures sud-américaines, etc), quitte à se reconstituer très vite sous une forme à peine remodelée, avec un personnel parfois très peu différent.

La force des « démocraties » à l’occidentale, c’est d’appuyer leurs oppressions sur un consentement plus large : la base des bénéficiaires, susceptibles de fournir des séides, des complices, ou au moins des témoins passifs, y est plus étendue. La légitimation par le nombre (c’est la majorité qui décide : ne fût-elle que la minorité la moins minoritaire) offre une apparence moins irrationnelle que la « volonté de Dieu ». La propagande, l’intimidation policière et judiciaire, la répression, l’emprisonnement voire le meurtre font le reste.

Un peuple qui n’a pas faim (où, du moins, les affamés sont suffisamment minoritaires), dont les conditions de vie matérielles satisfont à un seuil suffisant, qu’on distrait par suffisamment de jeux, spectacles, discours et mythes, est moins enclin à risquer souffrances et mort pour « changer les choses », même si les injustices, inégalités et ignominies qu’il constate pourraient l’y pousser.

Les frustrations et souffrances nées des manques subis et des colères éprouvées face aux injustices (les souffrances éprouvées par d’autres constituent pour certains une expérience suffisamment inacceptable pour gâcher les plaisirs que leur propre situation leur permet), trouvent un exutoire dans divers rituels mis en place à cet effet : « élections » (au mécanisme précisément organisé pour que leur pouvoir réel demeure limité, à des questions secondaires ou des détails : ne modifiant pas, en tout cas, la répartition concrète de la propriété et des postes de décision) à l’effet symbolique : mimer une capacité de choisir, même si elle se borne à désigner un nom au sein d’une liste préétablie (c’est au fond le cas aussi bien pour les pays « occidentaux » que pour le Parti Communiste chinois). Le « Peuple » (entité vague à géométrie variable, figure arrangeante de « tout le monde » et de « tout un chacun » : ambivalence contradictoire) est déclaré « souverain » au prétexte qu’il serait « représenté », par des élus qui décident « en son nom, c'est à dire à sa place.

Un second exutoire est la « liberté d’expression » : même si elle est très encadrée, et de plus en plus, réduite par de nombreuses limites, certains se persuadent que « donner leur avis » constitue une preuve incontestable d’un « pouvoir », que n’ont même pas bien des habitants de ce monde, et qu’avaient beaucoup moins nos ancêtres. Même si cette parole un peu plus libre s’incarne peu dans les réalités de la vie. Elle satisfait au moins notre vanité, qui s’effarouche vite qu’on veuille « la faire taire ». Alors qu’il semblerait plus essentiel que ce soient mes actes qui ne fussent pas entravés.

La plupart de ceux qu’on spolie en décidant « en leur nom » ne sont pas dupes, ce subterfuge ne les exempte pas des souffrances, frustrations et colères engendrées par la loi (recul de l’âge de départ en retraite, baisse des salaires, hausses des prix, généralisation du chômage, etc) : mais l’invocation de « L’état de droit », de « l’intérêt général », comme naguère celle de la Volonté divine, interpose un obstacle conceptuel à la validation de leur ressentiment, à l’élaboration d’une raison critique, et donc à la construction de sa collectivisation, phase de regroupement en nombre des intérêts lésés sans laquelle il est peu d’actions possibles (d’actions efficaces, productives, instrument véritable de changements : les coups de poings ou les attentats de groupuscules, les saccages et violences de franges radicales ne produisent guère qu’une satisfaction de revanche pour leurs auteurs, le soulagement par la vengeance. Les dégâts occasionnés dans le camp du pouvoir, limités et éphémères, le renforcent au contraire dans sa détermination oppressive, et solidifient sa légitimité répressive chez ses partisans, ainsi que dans les catégories sceptiques ou critiques, qui se sentent soudain menacées.)

Tous les pouvoirs n’oppriment pas avec la même intensité, et ils ne se « valent » pas : certains sont indubitablement plus violents, cruels, meurtriers, tyranniques et spoliateurs. C’est le profit que retire de la comparaison les plus « modérés » (les plus timorés, les plus prudents : les plus habiles. Qui veut exploiter longtemps ménage ses victimes) : les autres leur servent de repoussoirs, et leur permettent un chantage facile : « vraiment, vous préférez ces régimes archaïques ? »

Ce choix-là, il est vite fait. La plupart préfèrent encore se contenter du peu de libertés que leurs ancêtres ont pu arracher. « L’honneur », ou l’amour propre, est sauf. Beaucoup ne haïssent pas tant le manque de liberté, que le sentiment de cette privation. Qu’on les contraigne, mais en leur laissant croire qu’ils sont à l’origine des décisions qui les oppriment, et le mal leur paraît moindre. Parce que ce qui leur importe est ailleurs : il y a l’image qu’ils ont d’eux-mêmes, tout va bien si elle n’est pas trop éraflée, et il y a, qui prime, le bien-être de leur confort. Et pourquoi serait-il indigne de suivre le schéma de tout être vivant, peut-être : se plaire aux moments passés ? Certains ont certes une conscience, qui les incommode s’ils se rendent compte que leur bien-être n’est pas partagé par tous. Mais une conscience a un prix. On peut assez souvent trouver des accommodements. La situation des défavorisés est tout de même meilleure qu’autrefois, et qu’ailleurs dans le monde (que dans les démocraties occidentales). Ce qui n’est pas faux, sans être non plus parfaitement ni toujours juste. Le « progrès » demanderait du temps. De la patience.

Les « patients », les attentistes, réformateurs infimes ou profiteurs du moment, n’ont pas tort non plus quand ils se retranchent derrière une modestie prudente : qui sommes-nous pour croire être capables de « changer le monde », d’autres s’y sont cassé les dents, fourvoyés en solutions finalement catastrophiques (déviances autoritaires de l’URSS, du Bloc de l’Est, Cuba, Chine …). Le révolutionnaire, partisan d’une transformation rapide, violente et radicale, paraît au mieux naïf, voire complaisant : aveugle à la complexité des motivations humaines. Il y a toujours un Staline dans l’ombre d’un Lénine (et il n’est pas sûr, d’ailleurs, que le Bolchévisme, même dans sa première mouture, ait constitué une chance, un progrès, une amélioration, pour tout le monde …), un Castro pour monarchiser l’élan d’un Guevara, un Mao pour transformer les horreurs d’hier en horreurs de demain.

Les révolutionnaires ont beaucoup promis, beaucoup trahi, causé beaucoup de souffrances. Les non révolutionnaires aussi.

La question de notre positionnement est donc complexe. Beaucoup ne se la posent pas, et font au mieux de leurs intérêts dans la société où ils se trouvent, telle qu’elle est. Selon leur position, sociale et géographique, ils font carrière, ils font leurs affaires, s’occupent de leur métier, couple, famille. Ils ont des voisins, des collègues, des amis : ils essaient de s’en sortir, le mieux possible. D’améliorer leur ordinaire, leur habitat, leur confort, de perpétuer et augmenter leurs plaisirs.

« Ce qu’ils en pensent » (de « la situation » : la politique dans leur pays, la nature et les méthodes des gouvernants, les problèmes sociaux), c’est essentiellement histoire de dire, au café ou en famille (ou sur les réseaux sociaux). Chacun a ses idées sur un certain nombre de problèmes, ne cherche guère à comprendre celles des autres, s’investit à des degrés divers pour accroître l’influence de ses convictions. Votes occasionnels, manifestations, pétitions pour ou contre l’avortement, la contraception, le divorce, l’égalité des droits des femmes, homosexuels, minorités ethniques, religieuses, les pesticides … Sujets de conflits, mais surtout de discussions (et d’engueulades !). En dehors de quelques poignées de militants, d’une cause ou de la cause adverse, chacun prêchant pour sa paroisse : les femmes pour les femmes, les homos pour les homos, les noirs pour les noirs, les cathos contre tout ce qui n’est pas catho : au fond, comme dans tous les domaines, chacun s’implique là où le guide son intérêt, la plupart des citoyens du « monde confortable » ne se passionnent pour les débats d’idées, sociétaux, que verbalement. Ou pas du tout.

La position initiale et l’histoire de chacun motive son positionnement. Il est plutôt intuitif, et très tôt pointé par le marxisme, que, globalement, les « riches » seront moins enclins à souhaiter, et encore moins à agir pour cela, que les rapports de forces changent. Il est « humain », il semble logique que celui à qui une situation profite ait envie de la proroger, ou en tout cas mette peu d’énergie ou de moyens réels à contribuer à la transformer. La tiédeur des réformes socialistes en est une bonne illustration : sur les questions morales, sociétales, on s’enorgueillit d’avoir aboli la peine de mort, dépénalisé l’homosexualité, et ce n’est pas rien. C’est infiniment plus que le conservatisme de la frange plus radicale de la bourgeoisie, arcboutée, elle, sur ses « valeurs » (croyances) et avantages. Mais rien de déterminant : rien qui change en profondeur (malgré, tout de même, la réduction du temps de travail, ou celle de l’âge de la retraire : progrès déjà insupportables aux possédants les plus avides – les moins prudents …-, qui se sont empressés d’annuler ces améliorations modestes) « l’ordre social », rebatte et redistribue les cartes, les revenus, la répartition des richesses, les moyens d’y parvenir, voire l’existence même de catégories de citoyens. D’accès au bien-être.

 

vendredi 14 novembre 2025

Commémorer ! Plutôt qu'agir ... (La violence universelle)

 

La violence universelle

 

La violence ne nous pose un problème (et nous ne la reconnaissons comme telle) que lorsqu’elle nous affecte : que nous en sommes les victimes directes, ou qu’en pâtissent nos proches, des personnes qui « comptent » pour nous, ou des inconnus avec lesquels s’instaure une empathie (cas des « attentats », largement médiatisés, et commémorés, d’accidents de la route, d’urgence médicale ou de certaines détresses).

Le reste du temps, c'est à dire presque tout le temps, elle ne nous émeut pas, elle nous paraît « normale », acceptable, et même nous ne l’identifions pas comme violence, ou nous la nions.

Ambivalence du Résistant/Terroriste : à l’un, les honneurs, la reconnaissance et l’admiration, à l’autre l’opprobre et la haine. Il y a « les coupables » et « les innocents » : les premiers « n’ont que ce qu’ils méritent », les seconds sont victimes d’une effroyable injustice. Pas de compassion, mais du dégoût, de l’indignation, pour le clodo qui « encombre et salit les lieux publics », il nous dérange : il nous rappelle inopportunément ce que nous n’avons pas envie de savoir, ni donc de voir : que la pauvreté existe, le dénuement, dans notre « société d’abondance » et de plaisirs, mais que tous n’en profitent pas, que l’égalité et la justice dont nous nous targuons sont au mieux des slogans, des intentions « pieuses », des éléments de langage opportunistes. Il faut bien que ce soit « de leur faute », pour que ce ne soit pas la nôtre.

Complaisance, nous nous voyons comme victimes, jamais responsables, jamais causes ni acteurs de ce qui nous frappe. Ou alors, exceptionnellement, souvent dans l’après-coup, sous l’exhortation de prêcheurs larmoyants : nous faisons acte de contrition, de repentance, nous jurons « Plus jamais ça ! », puis, émus de nos élans vertueux, nous nous empressons de ne rien changer, de continuer comme avant, les mêmes causes engendrant les mêmes effets, les mêmes larmes, surprises indignées, déclarations belliqueuses et serments hypocrites.

Ce n’est pas que nous ne veuillions pas que ça change, que la situation s’améliore, régler les problèmes : mais à condition, c’est logique, que ça ne nous coûte pas trop cher. Pas « plus cher » que l’économie que nous escomptons. Réduire la délinquance, bien sûr (qui ne le voudrait ?), les tensions sociales, le chômage, améliorer les conditions sanitaires, éducatives ou de logement : mais sans y mettre les moyens nécessaires, à prélever logiquement sur ceux des plus riches, ou au détriment de dépenses plus festives. Nos priorités sont égocentriques : nos plaisirs passent avant le nécessaire de ceux qui ne nous sont rien. Il est finalement plus « économique » de réprimer les violences engendrées par les disparités sociales, et de s’en protéger (alarmes, murailles, milices), que de repenser la répartition des richesses. Que de renoncer (horreur !) aux privilèges. Peu importe que les systèmes de santé et d’éducation périclitent : nous trouverons bien, si nous sommes riches (ou, plus généralement, si nous le sommes suffisamment : l’égoïsme à court terme n’est pas l’apanage des plus riches, chacun voit la limite des efforts qui lui paraissent « raisonnables » à son portefeuille), des cliniques bien équipées et hors de prix, des écoles « d’excellence » et payantes où envoyer nos enfants.

Et, si nous voyons clairement l’égoïsme odieux des classes qui nous sont « supérieures », celui des privilèges que nous n’avons pas, les nôtres nous paraissent relever d’une justice naturelle. Nous ne cherchons pas à discerner les efforts que nous aurions à faire, nous aussi, pour que la situation s’améliore effectivement. Ni en quoi certains aspects de notre mode de vie sont toxiques, engendrent les catastrophes qui nous frappent, et dont nous nous plaignons.

Concernant les attentats terroristes, nous « ne comprenons pas » que des habitants de pays lointains, et, pire, des ressortissants du nôtre, qui plus est, des gamins, de plus en plus souvent, éprouvent la soudaine lubie de nous faire du mal. Nous serions prêts à jurer que jamais nous ne leur en avons fait préalablement, ce qui expliquerait, sans le justifier, qu’ils aient le désir de nous en faire, à leur tour, selon le cycle stupide et pathogène de la vengeance.

Nous avons, « eux » et « nous », une certitude en commun, répétée à longueur de vidéos de propagande et de déclarations officielles : « nos valeurs sont supérieures aux leurs », et les seules, d’ailleurs, il n’y a bien sûr qu’un seul Dieu, et c’est le mien. « Valeurs » de l’islam ou de la République, de la Libre Entreprise ou de la Révolution, chacun voit la sainteté à sa porte. Ne reste alors, que le djihad, la croisade.

Il n’est pourtant pas si compliqué de reconstituer quels mécanismes peuvent amener un gamin, a priori « normal », à assassiner des inconnus, en qui il voit le Mal. Mais nommer les causes a ceci de vertigineux qu’on aperçoit l’immensité de ce qu’il faudrait changer à nos sociétés pour résoudre le problème, et tout ce à quoi nous aurions à renoncer, et certains beaucoup plus que d’autres. Pas sûr que nous jugions que ça vaille le coût, quelque douloureuses que soient les conséquences de notre inaction (pour certains beaucoup plus que pour d’autres …). Et il en va de même pour les catastrophes climatiques : le problème n’est pas que nous ne sachions pas quoi faire, c’est que les solutions efficaces altèreraient péniblement notre confort, et plus que d’autres celui des mieux lotis, moins impactés par ces dérèglements, et prépondérants dans les prises de décision.

Il serait peu cohérent de leur en vouloir, ils ne se comportent en la matière pas différemment du reste de la population : le concept même de solidarité exclut sa mise en œuvre partielle. On ne peut pas agir « à moitié ». N’être « solidaire » que dans certains cas, seulement pour certaines choses (celles qui nous posent problème …). Appeler les autres à l’être, et s’attendre à ce qu’ils le soient, seulement sur les sujets qui nous intéressent : et pour le reste, le reste du temps, les laisser se dépatouiller.

C’est l’erreur « écologiste » : non seulement la question sociale n’est pas dissociable de la question écologique, mais elle en est même un préalable. Le « sort de la planète » et « des générations futures » peut difficilement sembler une priorité aux générations actuelles qui voient bien qu’on n’accorde aucune importance au leur.

Ou seulement, comme c’est notre habitude, sous forme de grandes déclarations dégoulinant de « générosité » : mais jamais dans les actes.

Comment des gamins ne trouveraient-ils pas « normal » de recourir à la violence quand ils la voient partout autour d’eux, pratiquée parfois à leur encontre, et considérée par à peu près tous comme la réponse légitime aux problèmes et aux frustrations ? Violence de tous ordres, de formes et d’intensités très diverses : rarement reconnue comme telle par celui qui la pratique et en bénéficie, qui estime en général qu’ « il en a le droit ». Les féministes stipulent à juste titre la condition du « consentement », en l’absence duquel précisément on peut établir la situation de violence, mais elles en limitent curieusement l’application, parfois, au domaine de la sexualité. Quelles motivations pourraient pousser une personne à s’assurer du consentement d’une autre dans le cadre de la relation sexuelle, et nulle part ailleurs, dans aucune autre situation où le viol de son consentement se fait à son détriment ?

Or c’est quasiment en permanence que nous passons outre le consentement d’autrui, que nous ne nous posons même pas la question, voire que l’agression a notre préférence. A commencer par  nos échanges verbaux : c’est une banalité de constater la violence, jugée croissante par certains, des discussions entre personnes d’avis divergents. L’insulte et l’injure sont vite de la partie. Ce sont les relations habituelles que connaissent les enfants, dans tous les lieux de la scolarité, et sans qu’y remédient bien souvent les adultes qui les « entourent » (et qui n’agissent pas très différemment entre eux), sauf dans certains lieux (« Pas en classe ! »), et si cela atteint des proportions « excessives », notamment si les coups prennent le relai des insultes. Et encore : on ne cherche pas beaucoup à savoir ce qui se passe « loin des yeux », dans les recoins, on ne s’émeut (mais alors, avec quelle vertueuse émotion !) que si le harcèlement vient à se savoir, si notamment il aboutit à un suicide.

Nous ne réagissons pas, ou très peu, « pour la forme », à la violence verbale, voire physique, en dessous d’un certain seuil, elle nous paraît banale, anodine, parce que nous avons intégré le recours à la violence comme une composante normale, constitutive de la vie elle-même. Et nous y recourons couramment, « chaque fois que nécessaire ». Nombre de théories, « morales », idéologies, y voient même une vertu à encourager. A commencer par l’institution du Sport, forme de sacralisation rituelle de la violence, à la fois exacerbée, portée à son comble par l’ « entraînement », et déniée (pour rester en accord avec les autres « valeurs » dont nous nous réclamons, l’humanité, la bonté, la fraternité …) en la rebaptisant « esprit de compétition » (dont l’anglais « fight spirit » suggère mieux la nature véritable). Codifiée, « encadrée » par des règles, elle serait inoffensive, vidée de sa toxicité par l’ « art » et la « noblesse » de ses principes (lyriquement exaltés dans les préceptes de Coubertin), mieux, elle possèderait des vertus formatrices : elle préparerait aux combats de la vie. Blessures, traumatismes et tricheries ne constitueraient que d’occasionnels dérapages. Le sport, et ses « vainqueurs », est chaque jour étalé en modèle.

Car il n’apparaît pas contradictoire, aux yeux des grands pacifistes que nous revendiquons d’être (même le va-t’en guerre Trump ambitionne de recevoir le Prix Nobel de la Paix !), d’avoir à « se battre », pour à peu près tout, et dans tous les moments de notre vie. Se battre pour réussir, ses études puis son insertion professionnelle, sa carrière, ses enfants, ses idées, ses « valeurs » … C’est « dans la nature humaine » (elle a bon dos), finalement pas si différente de celle des autres espèces. « Il faut bien » se battre pour rester concurrentiels, gagner des parts de marché, placer le produit, augmenter les ventes, faire prospérer l’entreprise : peu importe aux dépens de qui. Vae victis, après tout, c’est l’antique devise que nous honorons à peu près tous. C’est l’ultime argument qui emporte les dernières réticences : « il faut bien se défendre », si ce n’est pas nous qui usons de la violence, les autres le feront, à notre encontre.

Cercle vicieux, pas dénué de fondements : qui, plaisantait déjà Aristophane, cessera le premier de mener la guerre aux autres ? Qui risquera bien de se voir aussitôt assailli et défait. Le plus souvent, ceux qui « viennent en paix », la prônent et s’en parent de vertu cardinale, dissimulent des intentions plus belliqueuses : le baiser de paix n’est que subterfuge, simulacre stratégique. Ruse de guerre ! Au mieux, irréalisme mièvre.

Parce qu'il y a l’antagonisme des intérêts (et celui des croyances, des convictions), comme substrat de la guerre, cause inépuisable : renoncer à l’affrontement (parce que c’est stérile, douloureux et coûteux) nécessite le préalable d’un renoncement à satisfaire ses intérêts au détriment de ceux des autres. Pour qu’il y ait société (et non plus arène), il ne peut pas y avoir des « gagnants » et des « perdants ». C’est ce que nous savons très bien, et savons très bien faire, chaque fois que nous établissons une alliance, dans le cadre relationnel ou opératoire.

Les gamins qui basculent dans le « djihadisme » (plus fantasmé que réel) se « défendent », eux aussi. Des violences qu’ils subissent. Ils s’en vengent contre nous, même si nous pensons qu’elles ne sont pas de notre fait, si nous ne les avons pas voulues, que même nous n’en avons pas conscience : que nous ne sommes pas « coupables ». Nous les avons habitués à vivre dans un monde de violence, de « compétition », où seuls les plus « forts » (agressifs, dotés de compétences combatives, ou déjà gagnants par leur naissance) obtiennent les conditions d’une vie agréable. La violence, elle est dans ce dont nous privons les autres, et notre indifférence à leur souffrance.

Il nous paraît normal d’avoir, à côté d’autres qui n’ont pas, ou moins. Parce que nous l’avons « mérité » (par notre race, statut social, religion, ascendance, capital génétique et effort …). Nous croyons pouvoir profiter des règles du jeu qui nous déclarent vainqueurs, inventées et perpétuées par ceux qu’elles avantagent, et que les perdants ne renversent pas la table ? Nous pouvons, un temps, les leurrer (par de creuses promesses : l’ « intégration » …), les intimider, endiguer leurs coups de colère. Il n’est de digue qui tienne éternellement.

Nous leur faisons subir, et à beaucoup d’autres, les humiliations répétées de ce qu’ils ne peuvent s’offrir, exhibé à toutes les devantures et sur tous les écrans, et dont nous nous gavons sous leur nez. Nos voyages et nos villas, notre respectabilité cossue, notre suffisance moralisatrice et supérieure : il est bien étonnant qu’ils nous haïssent. Nous sommes tellement habitués à ce que les uns croupissent dans des cités moroses à côté d’autres qui savourent leur accès à la propriété, que nous sommes tentés de n’y voir aucune violence. C’est dans « l’ordre des choses ». « Il en a toujours été ainsi ». Vrai, et les peuples « barbares » ont toujours fini par mettre Rome à sac. Le gagnant de nos sociétés concurrentielles, candidat retenu pour les postes prestigieux, médecin, avocat, ingénieur, universitaire, trader, etc. ne veut rien savoir des critères qui ont validé ses compétences, ni des règles qui fixent le montant horaire de ses émoluments, il « ne pense pas » à les interroger : un chirurgien gagne plus qu’une infirmière, c’est « dans l’ordre des choses », presque cosmique, quasi divin. C’est comme ça. Et tout le monde l’accepte. Tous les subalternes ne se précipitent pas pour autant égorger leurs voisins ? Il y faut la conjugaison de conditions critiques : une frustration poussée à son comble jusqu'à la haine, jusqu'à un désespoir ou une colère qui submerge la crainte des représailles, peut-être une fissure psychologique qui facilite le débondement (on cherche peu à repérer, puis aider, les enfants en déshérence, surtout s’ils sont de milieu modeste …). Et le catalyseur d’une idéologie « libératrice », mobilisatrice et déculpabilisante : ce peut être l’islamisme, ça a été l’élan républicain, révolutionnaire, ou le nationalisme.

C’est brutal, bestial et aussi stupide que les forces que ça prétend combattre. Ça ne débouche sur rien d’utile, aucune amélioration. C’est ce que ceux qui s’y sont brûlés, puis ont trouvé une lucidité, viennent parfois expliquer à ceux que ces fièvres meurtrières pourraient infecter.

Il ne suffit pas de converser poliment dans un salon, en respectant les usages de la grammaire et de la civilité pour être exempt de la violence qu’on attribue aux autres. Ni pour que disparaisse toute celle qui consume le monde.

vendredi 17 octobre 2025

La Conjuration des imbéciles

 

Les populations s’exonèrent un peu facilement de leur part de responsabilité dans les « désordres du monde » (sociaux, écologiques, internationaux), dont elles rejettent entièrement la faute sur leurs dirigeants : ces « élites » (désignation initialement auto-valorisatrice des dominants arrogants, retournée en mépris généralisé par ceux qu’elle exclut), complaisamment désignées comme corrompues, égoïstes, manipulatrices et incompétentes, supposées seules coupables.

Critiques largement étayées par tous les exemples récents et anciens observables dans l’actualité : festival d’égoïsmes prédateurs, d’aveuglement vaniteux, d’indifférence criminelle au sort des autres. Les dirigeants sont-ils autre chose que les chefs de bandes de voyous, rivales et violentes ?

Que dire alors de ceux qui les soutiennent ? Qui les élisent, les reconduisent à leur poste de pouvoir, scandale après scandale ? Leur prêtent main forte, exécutent leurs basses œuvres avec enthousiasme, ou au moins sans états d’âme (comme le soulignait déjà La Boétie dans La Servitude Volontaire, il leur faut des hommes armés pour appliquer leur violence : sans quoi, leur pouvoir ne serait rien) ? Applaudissent leurs discours nationalistes, se reconnaissent voluptueusement dans leurs incitations à la haine et au meurtre ? Jalousent leur « réussite » délictueuse, ne rêvent que d’en être, se ruent pour profiter au moins de quelques miettes, agissent à leur petite échelle avec autant d’égoïsme et aussi peu de scrupules pour mener « efficacement » leurs affaires ? Se prosternent devant des idoles inutiles, applaudissent des « exploits » inconsistants, révèrent des crapules grossières ?

Est-ce que des rois avides et cyniques parviendraient à régner sans la complicité de sujets à leur parfaite image ?