Le restau, ça le fait chier.
Rester interminablement assis à échanger des propos généraux, impersonnels, « discuter », pour ne rien dire : surtout ne rien dire.
Ingérer une pitance au mieux savoureuse, parfois prétentieuse, tendance, et faire semblant de s’extasier. Il rêve d’autres voluptés.
Il a accepté pour leur faire plaisir. Allez, patron, on vous invite ! Pour votre anniv !
Il les aime bien. Ils forment une bonne petite équipe, bonne ambiance, efficace et joyeuse. L’agence fait de bons résultats. Pas difficile, dans le secteur. La région attire, soleil, nature, loin des complications et de la pression des grandes villes. Ça attire les cadres aisés en mal de reconversion au calme de la province. Et un déferlement de retraités, venus profiter de leurs économies sur la côte atlantique. Les maisons coquettes, voire cossues, s’arrachent, il ne reste plus grand-chose sur le marché, et rien à moins de 400 boules, plus souvent 600, 1000 … Difficile pour les locaux, et ceux qui bossent là pour servir ces messieurs-dames (il en faut, pour assurer le confort des heureux gagnants : entretien des jardins, ménage, santé, et tous les secteurs de la rénovation) ont bien du mal à trouver à se loger sur place, à prix d’or, et à condition souvent vider les lieux quand commence la saison estivale : priorité aux locations saisonnières, qui décuplent les gains. Business is business.
Il fait un métier dégueulasse, mais c’est pas sa faute, les lois du marché, ni la disparité des richesses. Il est tombé là-dedans par hasard, un job d’été qui s’est prolongé, ça marchait bien, il a « le contact » avec les clients, sa bonne bouille et son sens relationnel inspirent confiance, et il saisit facilement leurs attentes. Le reste de l’équipe n’a pas d’états d’âme. Ils ne voient pas le problème : c’est juste un taf, ils ne font rien de mal. Tout le monde se donne à fond, et profite des possibilités du coin : le surf pour les plus sportifs, l’entretien du jardin, de temps à autre un petit resto comme ce soir.
C’est de ça qu’il aurait aimé parler, entre autre.
Vous allez voir, patron ! C’est un concept tout nouveau, ça vient d’ouvrir, tout le monde y va !
Alors, si c’est un concept …
C’est trop de ouf ! Tout se passe dans le noir, on voit que dalle, on est là tous ensemble dans le noir total, on voit rien de ce qu’ils nous servent, ni nous autour de la table !
Ils sont là tous ensemble, assis dans le noir autour de la table. Des serveurs invisibles leur apportent des plats qu’ils ne voient pas (comment font-ils pour coordonner leurs mouvements ?!), ça a des allures de cérémonie rituelle dans une secte, sauf que les gros rires de Myriam et les éclats de voix de leurs conversations dissipent tout mystère. En fait, le noir ne change rien pour eux. Passés les fous-rires et un peu d’appréhension au début, c’est le cérémonial habituel qui s’est vite installé : considérations banales et anecdotes « personnelles », toujours les mêmes lieux communs, invectives inconsistantes contre « les dirigeants » ou les « populations à problèmes » (euphémisme prudent pour un racisme qui préfère s’ignorer), le « relâchement des mœurs » surtout chez « les jeunes qui veulent plus rien foutre », la conjoncture internationale, excitante promesse d’une apocalypse heureusement toujours différée … En boucle, interchangeables, indignations complaisantes contre toutes les injustices « insupportables », les coupables à châtier et réformer, les victimes à plaindre et sanctifier : chacun a les siens, selon ses lubies. De l’immigré profiteur fomentant une invasion sournoise au consommateur égoïste (« individualiste » !) sourd aux plaintes d’une planète à l’agonie. Du spéculateur sans vergogne, insensible aux charmes des énergies renouvelables au politique arriviste et incompétent. Chacun connaît les coupables, évidemment sans en faire partie, s’exonérant de ses propres appétits, égoïsmes, habitudes, préférences.
Sempiternelle ronde de déplorations véhémentes, jamais ouverte sur une réflexion sur de premières solutions, si ce n’est interdire aux autres tout ce qui ne nous privera pas nous-même. Quart d’heure rituel de récriminations, affirmations, pas de prise de tête
S’inventant, peut-être, des problèmes lointains, des causes théoriques, pour ne pas penser à ceux de l’immédiat : les amours, les amis, l’ennui, les manques, les peurs …
Il les aime bien et ils l’agacent, le noir de la salle n’y change rien. Il ne les voit pas, mais il les entend : ça revient au même. Pire : ne pas voir les trognes hilares, les bouches qui éructent leurs complaisances entre deux enfournements de nourriture sur-facturée (l’originalité du « concept » autorise bien des dépassements), les imaginer à partir des sons, émis comme de nulle part, donne à la scène une dimension fantastique, universelle, trans-temporelle, comme s’il assistait (participait !) à l’essence même de l’humanité depuis ses origines.
Il sent la présence de Marie tout près de lui. Coup de chance, elle s’est assise juste à côté. Il en avait envie, mais il n’aurait jamais osé manœuvrer pour. Quelques mois qu’elle est à l’agence, il la connaît mal. Peu. Les autres aussi. Mais elle, il aurait le désir de la connaître. D’en apprendre sur elle, ses goûts, ses envies, à quoi elle occupe ses loisirs, ses rêves. Ses manques. Bien sûr qu’elle lui plaît, il ne saurait pas dire pourquoi, une sorte de « noblesse altière » conférée par sa taille (ce qui l’élimine d’office : il lui manque dix bons centimètres. C’est peut-être idiot, des préjugés dépassés, mais il le sent comme ça : il n’est pas à la hauteur), son sourire calme et indulgent, comme si elle était au-dessus de la mêlée, requise par de plus hautes et profondes considérations. Il sait bien qu’il fantasme, qu’il se fait un cinéma, que probablement elle est « comme tout le monde ». Elle a un charme.
Leurs relations sont cordiales, simplement professionnelles. Avec elle seulement, ça lui aurait plu qu’ils se retrouvent au resto. Ou ailleurs, mieux que dans un lieu public, social, codifié, une des plages ou des forêts de la région : en tête à tête, l’un en face de l’autre, pour se dire … Se raconter les choses qu’on ne sait pas, ce qu’on sent sans savoir d’où ça vient ni comment le décrire, le balbutiement tranquille de deux êtres qui font connaissance.
Il ne la voit pas, il ne perçoit pas par ses sens les traits de son visage, les lignes de son corps, mais sa mémoire restitue à l’ombre à ses côtés son image précise. Il lui semble percevoir sa chaleur, son effluve. Il la sent étrangement proche, accueillante, comme si elle entendait ses pensées, tout ce qu’il ne peut pas lui confier : les paroles nécessaires que pour cette raison on n’a pas le droit de dire.
Est-ce que ça pourrait être autre chose, la vie ? Est-ce que la vie, ce n’est que ça ? Des efforts pas très utiles entrecoupés de moments agréables, un peu quelconques, et des conversations où on ne communique pas, où on ne cherche pas à savoir, des foules qui grouillent sans se préoccuper, des affrontements pour pas grand-chose, et des rêves pour se consoler ?
Le noir total libère ses imaginations, le délie des interdits catégoriques : il l’imagine nue, tout près de lui, le « concept » ce serait pas seulement de manger ensemble dans le noir, mais en plus que les convives soient nus, partageant une nudité d’autant plus troublante qu’invisible, perçue seulement par les autres sens.
Toute la soirée, il lui parle en silence, et elle lui répond. Dans un de ses scénarios, ils décident de s’éclipser tous les deux, ils se retrouvent dans l’intimité d’une chambre, ils rient et ils font l’amour.
Quand ils sortent du restaurant, la petite troupe échange les derniers rires, Ça vous a plu, patron ?
Il répond « Beaucoup », par politesse, et parce qu'il les aime bien. Il la cherche du regard, mais elle n’est déjà plus là.
Psah