Pour qu’elle m’intéresse, je conçois mon écriture comme un acte politique, philosophique, artistique : j’écris de la façon qui a pour moi le sens que je vois au monde et à l’écriture :
Les lecteurs ont été trop habitués à une écriture « servile », mais seulement dans un pan (majoritaire) de la littérature : c’est un vieux débat, tranché différemment à chaque époque par les mouvements dominants : quels codes, règles, conventions doit suivre une œuvre ? Quels rôles, fonctions, missions doit-elle remplir ?
Molière espérait « châtier les mœurs », éduquer les consciences, dans le prolongement de l’Humanisme, et pour cela, il pensait devoir plaire (et puis il fallait remplir le théâtre), principalement par le rire : séduire pour atteindre.
Brecht pense au contraire que pour penser le spectateur ne doit pas être captif : captivé : il doit donc introduire des effets de distanciation.
L’écrivain qui veut être lu, avoir du succès, doit se soucier de ce qu’attend son lecteur : encore n’y a-t-il pas « un » lecteur, mais des lecteurs, très différents, et même contraires dans leurs attentes : des lectorats.
Nous sommes dans une société de services : où nous sommes clients de prestataires : que nous payons, ce qui légitime notre attente (notre exigence) d’être satisfaits : d’en avoir pour notre argent : que la commande soit respectée : vue sur la mer, visite de monuments, animaux exotiques.
Sans quoi, on est déçus : c’était nul.
Du coup, on réagit pareil pour toutes sortes d’expériences : notamment les œuvres. (et, souvent, les gens) Le film « est trop long », le réalisateur aurait dû enlever ça, ou faire ça différemment : le spectateur confond deux choses : son plaisir, et la fonction de l’art.
Qui ne peut se limiter au « plaisir » de tel ou tel lecteur. Au restaurant, on peut dire : c’est trop salé : c’est relatif à notre degré personnel de besoin en sel, mais c’est notre goût qui tranche.
Si on en reste à cette démarche pour les œuvres, on ne s’ouvre pas à elles, on perd en disponibilité : on risque de passer à côté : l’écrivain n’est pas (sauf si son but est de plaire, de vendre) un artisan, tenu à un résultat, missionné par une commande : il n’a à offrir que sa singularité : sa vision, ses perceptions, son expérience, et lui seul peut trouver, en tâtonnant, la façon de les transmettre.
Ce que je propose, c’est d’inverser le regard, l’attente, la relation avec l’œuvre : pas « me donne-t-elle ce que j’attendais ? » (il n’y a aucune raison qu’elle le fasse), mais : « que me propose-t-elle, vers quoi m’ouvre-t-elle un chemin ? »
Si je lis Proust, ou Flaubert, le sentiment que « c’est trop long » parasite mon expérience, est hors-sujet : oui, ils auraient pu décrire en 10 fois moins de lignes : mais justement, ce qui est intéressant, c’est qu’ils ne l’ont pas fait : l’acte de lecture (« productif », génératif : généreux) consiste justement à essayer de voir ce qui m’est montré ; de découvrir l’intérêt d’avoir procédé ainsi : d’aller vers où l’auteur me conduit.
Ou pas, bien sûr, si le voyage me rebute : c’est une invitation au voyage, pas un parcours imposé. Mais c’est cette rencontre, avec « ce qui n’est pas moi », ce qui n’est pas « comme je l’aurais fait », qui éventuellement me déplaît, me dérange, me frustre, que je peux trouver matière à réflexions, interrogations, découvertes. A quoi bon aller chez l’autre si c’est pour s’y retrouver « comme chez soi » ?
Donc il y aura les auteurs qui souhaitent emmener leurs lecteurs dans un voyage palpitant, passionnant, qui se soucieront de leur confort, les bichonneront, veilleront à ne pas les perdre, à les surprendre mais pas trop, joueront en virtuoses sur les techniques éprouvées des « climax », suspense, chute, favoriseront l’identification et la projection, et c’est très bien.
Je me suis rendu compte que, si je me soucie de tout ça, je m’emmerde : ça me coupe l’envie d’écrire. Je ne peux écrire que « ce qui me passe par la tête » : ce que j’ai envie d’écrire au moment où j’écris. Comme ça vient, dans la tonalité exacte où ça vient : sans forcément savoir « pourquoi », ni « ce que ça veut dire », et je m’en fous : ce sont des « expériences », des transes, ça dit, et tant mieux si ça intéresse, si c’est compréhensible, mais je n’y peux rien : c’est comme ça : c’est ce que j’ai à dire : le travestir, pour « plaire », pour « que ça passe mieux » serait un non-sens, puisque ça dénaturerait ce que j’ai ramené de mon exploration : comme des artefacts d’une fouille archéologique, ils sont ce qu’ils sont, aux autres d’essayer ensuite d’en faire quelque chose.
Je comprends très bien que « le lecteur » (tel lecteur) aurait envie à tel moment que je lui montre d’autres aspects : mais c’est mon roman, mon voyage : à lui de se faire le sien, s’il veut visiter des monuments que je néglige : et c’est un des aspects de la lecture : le récit amène le lecteur à des rêveries, ses propres imaginations.
Cette conception de l’acte d’écrire n’empêche en rien, au contraire de ce qu’il peut sembler, les retours sur l’œuvre, les impressions, les avis. D’une part parce que c’est intéressant, pour l’auteur, de voir comment se passe le voyage pour tels lecteurs : ah bon ? ça, ça vous a surpris, embarrassé, ennuyé, amusé, etc ? Ou le « j’aurais aimé/j’aimerais/j’imagine cette suite », ça donne des idées, ouvre des perspectives.
Et puis, certaines fois, le regret du lecteur, ses réticences peuvent amener l’écrivain à reconsidérer le passage : est-ce qu’après tout ça ne pourrait pas être plus clair, plus court, plus détaillé ?
Tous les retours peuvent alerter sur des défauts qui n’ont pas été vus, pas voulus : pas défaut du point de vue du lecteur, il ne peut pas y en avoir : son jugement ne compte pas, n’est pas ce qui importe. Mais par rapport à ce que veut l’auteur, un truc qui lui a échappé, dont il ne s’est pas rendu compte.
Mon idée, mon « principe artistique », c’est, au fond, de transcrire des expériences : ce que j’écris est autobiographique, a été vécu, ressenti. Peu importe le cadre fictionnel, il n’est qu’un support : c’est la toile. Ce que je cherche, c’est à y coucher ce que je vois, au moment où j’écris, perçois ; ressens, pense : et juste ce qui est là, la transmission d’un immédiat : pas l’effort d’un catalogue.
C’est une autre grille de lecture, qui fonctionne : malgré les effets de l’illusion réaliste, ce qu’on a, en fait, ce sont des mots : c’est poésie, c’est du théâtre : ça parle. On est face à une scène : on entend une parole. Des semblants de corps apparaissent parfois, et font des figures.
C’est bavard. C’est de la parole qui parle. Ça n’essaie pas de mettre en situation, des fois ça le fait. C’est didactique : c’est chiant, pour ceux qui n’aiment pas le didactique (mais le romanesque, c’est chiant, pour ceux qui n’aiment pas le romanesque). Je ne sais pas où ça va : je ne tiens pas le volant, ça m’emmène, c’est à cette condition que le voyage m’intéresse.
Donc après, comme pour tout, on ne peut ramener que des interprétations : dans une logique narrative, la rencontre des militaires, c’est une sorte de fantasme, oui : au sens où ça n’a pas d’effet dans l’histoire. Littérairement, c’est une sorte de scène de genre : ce qui m’intéresse, c’est que nous vivons en permanence à la lisière de plusieurs dimensions, réalités, qui s’influencent, s’interpénètrent : notamment toutes les fictions que nous avons lues et vues, nos fantasmes, souvenirs, désirs, regrets, etc. Tout ça se même, dans notre perception du monde, sans que nous nous en rendions compte, et de tout ça nous sortons un récit rationalisé, une « version ».
La scène des militaires revient dans beaucoup de films sur ce genre de sujet : ils sont là comme une sorte de surmoi réorganisateur du chaos : une hyperbole de la Société, sa fonction de contrôle policé/policier : on est donc aussi dans l’allégorie du lien entre l’individu et le groupe.
Nous avons vu tellement de films sur les « fins du monde » (si on a fait ce genre d’expériences), lu tellement de livres, que cette situation est à la fois irréelle, impossible (en tous cas jamais réalisée), donc parfaitement « imaginaire » : et pourtant nous en avons des images (très diverses : de Mad Max à Je suis une légende) très précises, très réelles », aussi nettes que si nous les avions vécues.
C’est ce qu’il m’intéresse de raconter et de démêler : ce mélange bouillonnant de nos imaginaires, présent à chaque seconde notre vie !
