lundi 24 août 2026

Principes politiques de la domination Ie Partie : conflits et oppressions

 


 

Nos désirs, nos intérêts et nos volontés s’opposent, et nous placent en conflit à tout moment. S’établissent des rapports de forces, des stratégies d’alliances provisoires de convergences : de classes, sexes, « races », territoires, pays, etc.

Une « démocratie » n’est qu’une dictature du nombre : la volonté de la minorité la plus nombreuse, souvent influencée ou manipulée par celle de groupes (classe, religion, idéologie), s’imposent (ou s’y essaient) à toutes les autres.

Chaque pouvoir justifie, légitime, sanctifie les contraintes qu’il impose par des « principes » présentés comme transcendants, impératifs (indiscutables), purs de toute motivation égoïste et intéressée. La volonté d’un dieu, le bien de la Nation, « de tous », de l’humanité, du Progrès, des générations futures, etc.

Au profit de quelques-uns, plus ou moins nombreux, selon les systèmes (les régimes les plus stables étant ceux qui récompensent la plus grande proportion possible des dominés, engendrant ainsi leur collaboration – les plaçant dans un statut ambivalent de dominés-dominants -, ou à défaut leur passivité, plus ou moins indifférente), et au détriment de tous les autres.

Ces dominations (mouvantes, réversibles) engendrent une violence, institutionnelle et individuelle, qui nourrit un climat constant d’agressions, de défiances et de rancœurs, s’exprimant par la délinquance, les fraudes en tous genres et à tous niveaux, les conflits interpersonnels et sociaux, les luttes, contestations, embrasements, révoltes et guerres. Lorsque ces soulèvements sont assez forts pour renverser le groupe dirigeant, des redistributions et rééquilibrages viennent attribuer les pouvoirs de domination à de nouveaux groupes. Qui se montrent parfois moins avides et inflexibles, plus conciliants et « égalitaires », dans un premier temps, que leurs prédécesseurs détrônés. Plus enclins à des « lois sociales », propres à apaiser les tensions et les frustrations. Immanquablement, les groupes confisquant le pouvoir à leur profit (ils peuvent être plusieurs et rivaux) tendent à reconstituer l’exploitation maximale des dominés, et leur oppression, relançant le cycle des violences.

Une question centrale, préalable à beaucoup d’autres, est celle de notre positionnement dans ce schéma : théorique et réel. Nous pouvons énoncer un discours (des intentions, des « principes), et accomplir des actes qui s’en écartent, voire les contredisent.

Nous ne sommes pas « libres » de décider de ce positionnement : nos réflexions, principes et actes sont inévitablement déterminés (mais pas façonnés mécaniquement et irréductiblement, parce que nos intérêts et influences sont multiples, et contradictoires) par notre « place » sur l’ «échiquier » : le hasard de notre naissance, dans tels ou tels époque, Etat, classe, ethnie, genre, région, etc., et avec tels ou tels besoins, inclinations, aspirations et capacités, influence, sans toutefois les définir de façon univoque, nos possibilités d’observer, analyser, conceptualiser notre situation et les processus de notre vie dans le monde. De prendre conscience de ce qui se joue pour nous et les autres, des enjeux : de ce que nous attribuent comme avantages ou dont nous privent notre place dans la société et la structure complexe de nos appétences et compétences.

Paramètres enchevêtrés, interdépendants, mouvants, évolutifs qui peuvent conduire certains à repérer lucidement les oppressions subies : par nous, et aussi celles que nous infligeons aux autres, à des degrés divers de responsabilité : source active, complice plus ou moins impliqué, ou dans le déni, figurant « passif » … Et à arrêter une attitude : contribuer à perpétuer le système en vigueur, voire le parfaire (c'est-à-dire l’aggraver, pour ceux qui en pâtissent), « se contenter » d’en tirer profit (tout en le « contestant » en paroles, au besoin, si notre « conscience » nous en inflige le besoin) ; « faire avec », sans ligne bien déterminée, gérer au mieux nos intérêts, convaincu de notre impuissance. Ou bien ressentir le besoin de « lutter », combattre, avec plus ou moins de véhémence, et d’engagement dans l’action, ce qui nous apparaît comme des injustices, ou des dangers. Jusqu'à la rébellion radicale, la lutte contre ce qui nous opprime, au péril de notre tranquillité, confort, vie.

La dureté oppressive, répressive et sociale du pouvoir qui régit la société dans laquelle nous vivons influe fortement sur la direction de nos choix : un régime plus intransigeant, intrusif, directif, hostile aux libertés individuelles suscitera chez certains une opposition plus virulente. Les citoyens y ont moins d’espace pour respirer. C’est le cas des dictatures politiques et religieuses, et c’est une de leur faiblesse : elles sont de ce fait obligées de consacrer une part plus conséquente de leurs énergie, temps, richesses et moyens humains à essayer de contrôler, d’endiguer les colères qu’elles engendrent. Cet effort stérile finit généralement par les épuiser, et le groupe au pouvoir par tomber (URSS, Monde arabe, Afrique, dictatures sud-américaines, etc), quitte à se reconstituer très vite sous une forme à peine remodelée, avec un personnel parfois très peu différent.

La force des « démocraties » à l’occidentale, c’est d’appuyer leurs oppressions sur un consentement plus large : la base des bénéficiaires, susceptibles de fournir des séides, des complices, ou au moins des témoins passifs, y est plus étendue. La légitimation par le nombre (c’est la majorité qui décide : ne fût-elle que la minorité la moins minoritaire) offre une apparence moins irrationnelle que la « volonté de Dieu ». La propagande, l’intimidation policière et judiciaire, la répression, l’emprisonnement voire le meurtre font le reste.

Un peuple qui n’a pas faim (où, du moins, les affamés sont suffisamment minoritaires), dont les conditions de vie matérielles satisfont à un seuil suffisant, qu’on distrait par suffisamment de jeux, spectacles, discours et mythes, est moins enclin à risquer souffrances et mort pour « changer les choses », même si les injustices, inégalités et ignominies qu’il constate pourraient l’y pousser.

Les frustrations et souffrances nées des manques subis et des colères éprouvées face aux injustices (les souffrances éprouvées par d’autres constituent pour certains une expérience suffisamment inacceptable pour gâcher les plaisirs que leur propre situation leur permet), trouvent un exutoire dans divers rituels mis en place à cet effet : « élections » (au mécanisme précisément organisé pour que leur pouvoir réel demeure limité, à des questions secondaires ou des détails : ne modifiant pas, en tout cas, la répartition concrète de la propriété et des postes de décision) à l’effet symbolique : mimer une capacité de choisir, même si elle se borne à désigner un nom au sein d’une liste préétablie (c’est au fond le cas aussi bien pour les pays « occidentaux » que pour le Parti Communiste chinois). Le « Peuple » (entité vague à géométrie variable, figure arrangeante de « tout le monde » et de « tout un chacun » : ambivalence contradictoire) est déclaré « souverain » au prétexte qu’il serait « représenté », par des élus qui décident « en son nom, c'est à dire à sa place.

Un second exutoire est la « liberté d’expression » : même si elle est très encadrée, et de plus en plus, réduite par de nombreuses limites, certains se persuadent que « donner leur avis » constitue une preuve incontestable d’un « pouvoir », que n’ont même pas bien des habitants de ce monde, et qu’avaient beaucoup moins nos ancêtres. Même si cette parole un peu plus libre s’incarne peu dans les réalités de la vie. Elle satisfait au moins notre vanité, qui s’effarouche vite qu’on veuille « la faire taire ». Alors qu’il semblerait plus essentiel que ce soient mes actes qui ne fussent pas entravés.

La plupart de ceux qu’on spolie en décidant « en leur nom » ne sont pas dupes, ce subterfuge ne les exempte pas des souffrances, frustrations et colères engendrées par la loi (recul de l’âge de départ en retraite, baisse des salaires, hausses des prix, généralisation du chômage, etc) : mais l’invocation de « L’état de droit », de « l’intérêt général », comme naguère celle de la Volonté divine, interpose un obstacle conceptuel à la validation de leur ressentiment, à l’élaboration d’une raison critique, et donc à la construction de sa collectivisation, phase de regroupement en nombre des intérêts lésés sans laquelle il est peu d’actions possibles (d’actions efficaces, productives, instrument véritable de changements : les coups de poings ou les attentats de groupuscules, les saccages et violences de franges radicales ne produisent guère qu’une satisfaction de revanche pour leurs auteurs, le soulagement par la vengeance. Les dégâts occasionnés dans le camp du pouvoir, limités et éphémères, le renforcent au contraire dans sa détermination oppressive, et solidifient sa légitimité répressive chez ses partisans, ainsi que dans les catégories sceptiques ou critiques, qui se sentent soudain menacées.)

Tous les pouvoirs n’oppriment pas avec la même intensité, et ils ne se « valent » pas : certains sont indubitablement plus violents, cruels, meurtriers, tyranniques et spoliateurs. C’est le profit que retire de la comparaison les plus « modérés » (les plus timorés, les plus prudents : les plus habiles. Qui veut exploiter longtemps ménage ses victimes) : les autres leur servent de repoussoirs, et leur permettent un chantage facile : « vraiment, vous préférez ces régimes archaïques ? »

Ce choix-là, il est vite fait. La plupart préfèrent encore se contenter du peu de libertés que leurs ancêtres ont pu arracher. « L’honneur », ou l’amour propre, est sauf. Beaucoup ne haïssent pas tant le manque de liberté, que le sentiment de cette privation. Qu’on les contraigne, mais en leur laissant croire qu’ils sont à l’origine des décisions qui les oppriment, et le mal leur paraît moindre. Parce que ce qui leur importe est ailleurs : il y a l’image qu’ils ont d’eux-mêmes, tout va bien si elle n’est pas trop éraflée, et il y a, qui prime, le bien-être de leur confort. Et pourquoi serait-il indigne de suivre le schéma de tout être vivant, peut-être : se plaire aux moments passés ? Certains ont certes une conscience, qui les incommode s’ils se rendent compte que leur bien-être n’est pas partagé par tous. Mais une conscience a un prix. On peut assez souvent trouver des accommodements. La situation des défavorisés est tout de même meilleure qu’autrefois, et qu’ailleurs dans le monde (que dans les démocraties occidentales). Ce qui n’est pas faux, sans être non plus parfaitement ni toujours juste. Le « progrès » demanderait du temps. De la patience.

Les « patients », les attentistes, réformateurs infimes ou profiteurs du moment, n’ont pas tort non plus quand ils se retranchent derrière une modestie prudente : qui sommes-nous pour croire être capables de « changer le monde », d’autres s’y sont cassé les dents, fourvoyés en solutions finalement catastrophiques (déviances autoritaires de l’URSS, du Bloc de l’Est, Cuba, Chine …). Le révolutionnaire, partisan d’une transformation rapide, violente et radicale, paraît au mieux naïf, voire complaisant : aveugle à la complexité des motivations humaines. Il y a toujours un Staline dans l’ombre d’un Lénine (et il n’est pas sûr, d’ailleurs, que le Bolchévisme, même dans sa première mouture, ait constitué une chance, un progrès, une amélioration, pour tout le monde …), un Castro pour monarchiser l’élan d’un Guevara, un Mao pour transformer les horreurs d’hier en horreurs de demain.

Les révolutionnaires ont beaucoup promis, beaucoup trahi, causé beaucoup de souffrances. Les non révolutionnaires aussi.

La question de notre positionnement est donc complexe. Beaucoup ne se la posent pas, et font au mieux de leurs intérêts dans la société où ils se trouvent, telle qu’elle est. Selon leur position, sociale et géographique, ils font carrière, ils font leurs affaires, s’occupent de leur métier, couple, famille. Ils ont des voisins, des collègues, des amis : ils essaient de s’en sortir, le mieux possible. D’améliorer leur ordinaire, leur habitat, leur confort, de perpétuer et augmenter leurs plaisirs.

« Ce qu’ils en pensent » (de « la situation » : la politique dans leur pays, la nature et les méthodes des gouvernants, les problèmes sociaux), c’est essentiellement histoire de dire, au café ou en famille (ou sur les réseaux sociaux). Chacun a ses idées sur un certain nombre de problèmes, ne cherche guère à comprendre celles des autres, s’investit à des degrés divers pour accroître l’influence de ses convictions. Votes occasionnels, manifestations, pétitions pour ou contre l’avortement, la contraception, le divorce, l’égalité des droits des femmes, homosexuels, minorités ethniques, religieuses, les pesticides … Sujets de conflits, mais surtout de discussions (et d’engueulades !). En dehors de quelques poignées de militants, d’une cause ou de la cause adverse, chacun prêchant pour sa paroisse : les femmes pour les femmes, les homos pour les homos, les noirs pour les noirs, les cathos contre tout ce qui n’est pas catho : au fond, comme dans tous les domaines, chacun s’implique là où le guide son intérêt, la plupart des citoyens du « monde confortable » ne se passionnent pour les débats d’idées, sociétaux, que verbalement. Ou pas du tout.

La position initiale et l’histoire de chacun motive son positionnement. Il est plutôt intuitif, et très tôt pointé par le marxisme, que, globalement, les « riches » seront moins enclins à souhaiter, et encore moins à agir pour cela, que les rapports de forces changent. Il est « humain », il semble logique que celui à qui une situation profite ait envie de la proroger, ou en tout cas mette peu d’énergie ou de moyens réels à contribuer à la transformer. La tiédeur des réformes socialistes en est une bonne illustration : sur les questions morales, sociétales, on s’enorgueillit d’avoir aboli la peine de mort, dépénalisé l’homosexualité, et ce n’est pas rien. C’est infiniment plus que le conservatisme de la frange plus radicale de la bourgeoisie, arcboutée, elle, sur ses « valeurs » (croyances) et avantages. Mais rien de déterminant : rien qui change en profondeur (malgré, tout de même, la réduction du temps de travail, ou celle de l’âge de la retraire : progrès déjà insupportables aux possédants les plus avides – les moins prudents …-, qui se sont empressés d’annuler ces améliorations modestes) « l’ordre social », rebatte et redistribue les cartes, les revenus, la répartition des richesses, les moyens d’y parvenir, voire l’existence même de catégories de citoyens. D’accès au bien-être.

 

dimanche 19 juillet 2026

Changer le rapport à l'art

 

Pour qu’elle m’intéresse, je conçois mon écriture comme un acte politique, philosophique, artistique : j’écris de la façon qui a pour moi le sens que je vois au monde et à l’écriture :

Les lecteurs ont été trop habitués à une écriture « servile », mais seulement dans un pan (majoritaire) de la littérature : c’est un vieux débat, tranché différemment à chaque époque par les mouvements dominants : quels codes, règles, conventions doit suivre une œuvre ? Quels rôles, fonctions, missions doit-elle remplir ?

Molière espérait « châtier les mœurs », éduquer les consciences, dans le prolongement de l’Humanisme, et pour cela, il pensait devoir plaire (et puis il fallait remplir le théâtre), principalement par le rire : séduire pour atteindre.

Brecht pense au contraire que pour penser le spectateur ne doit pas être captif : captivé : il doit donc introduire des effets de distanciation.

L’écrivain qui veut être lu, avoir du succès, doit se soucier de ce qu’attend son lecteur : encore n’y a-t-il pas « un » lecteur, mais des lecteurs, très différents, et même contraires dans leurs attentes : des lectorats.

Nous sommes dans une société de services : où nous sommes clients de prestataires : que nous payons, ce qui légitime notre attente (notre exigence) d’être satisfaits : d’en avoir pour notre argent : que la commande soit respectée : vue sur la mer, visite de monuments, animaux exotiques.

Sans quoi, on est déçus : c’était nul.

Du coup, on réagit pareil pour toutes sortes d’expériences : notamment les œuvres. (et, souvent, les gens) Le film « est trop long », le réalisateur aurait dû enlever ça, ou faire ça différemment : le spectateur confond deux choses : son plaisir, et la fonction de l’art.

Qui ne peut se limiter au « plaisir » de tel ou tel lecteur. Au restaurant, on peut dire : c’est trop salé : c’est relatif à notre degré personnel de besoin en sel, mais c’est notre goût qui tranche.

Si on en reste à cette démarche pour les œuvres, on ne s’ouvre pas à elles, on perd en disponibilité : on risque de passer à côté : l’écrivain n’est pas (sauf si son but est de plaire, de vendre) un artisan, tenu à un résultat, missionné par une commande : il n’a à offrir que sa singularité : sa vision, ses perceptions, son expérience, et lui seul peut trouver, en tâtonnant, la façon de les transmettre.

Ce que je propose, c’est d’inverser le regard, l’attente, la relation avec l’œuvre : pas « me donne-t-elle ce que j’attendais ? » (il n’y a aucune raison qu’elle le fasse), mais : « que me propose-t-elle, vers quoi m’ouvre-t-elle un chemin ? »

Si je lis Proust, ou Flaubert, le sentiment que « c’est trop long » parasite mon expérience, est hors-sujet : oui, ils auraient pu décrire en 10 fois moins de lignes : mais justement, ce qui est intéressant, c’est qu’ils ne l’ont pas fait : l’acte de lecture (« productif », génératif : généreux) consiste justement à essayer de voir ce qui m’est montré ; de découvrir l’intérêt d’avoir procédé ainsi : d’aller vers où l’auteur me conduit.

Ou pas, bien sûr, si le voyage me rebute : c’est une invitation au voyage, pas un parcours imposé. Mais c’est cette rencontre, avec « ce qui n’est pas moi », ce qui n’est pas « comme je l’aurais fait », qui éventuellement me déplaît, me dérange, me frustre, que je peux trouver matière à réflexions, interrogations, découvertes. A quoi bon aller chez l’autre si c’est pour s’y retrouver « comme chez soi » ?

Donc il y aura les auteurs qui souhaitent emmener leurs lecteurs dans un voyage palpitant, passionnant, qui se soucieront de leur confort, les bichonneront, veilleront à ne pas les perdre, à les surprendre mais pas trop, joueront en virtuoses sur les techniques éprouvées des « climax », suspense, chute, favoriseront l’identification et la projection, et c’est très bien.

Je me suis rendu compte que, si je me soucie de tout ça, je m’emmerde : ça me coupe l’envie d’écrire. Je ne peux écrire que « ce qui me passe par la tête » : ce que j’ai envie d’écrire au moment où j’écris. Comme ça vient, dans la tonalité exacte où ça vient : sans forcément savoir « pourquoi », ni « ce que ça veut dire », et je m’en fous : ce sont des « expériences », des transes, ça dit, et tant mieux si ça intéresse, si c’est compréhensible, mais je n’y peux rien : c’est comme ça : c’est ce que j’ai à dire : le travestir, pour « plaire », pour « que ça passe mieux » serait un non-sens, puisque ça dénaturerait ce que j’ai ramené de mon exploration : comme des artefacts d’une fouille archéologique, ils sont ce qu’ils sont, aux autres d’essayer ensuite d’en faire quelque chose.

Je comprends très bien que « le lecteur » (tel lecteur) aurait envie à tel moment que je lui montre d’autres aspects : mais c’est mon roman, mon voyage : à lui de se faire le sien, s’il veut visiter des monuments que je néglige : et c’est un des aspects de la lecture : le récit amène le lecteur à des rêveries, ses propres imaginations.

Cette conception de l’acte d’écrire n’empêche en rien, au contraire de ce qu’il peut sembler, les retours sur l’œuvre, les impressions, les avis. D’une part parce que c’est intéressant, pour l’auteur, de voir comment se passe le voyage pour tels lecteurs : ah bon ? ça, ça vous a surpris, embarrassé, ennuyé, amusé, etc ? Ou le « j’aurais aimé/j’aimerais/j’imagine cette suite », ça donne des idées, ouvre des perspectives.

Et puis, certaines fois, le regret du lecteur, ses réticences peuvent amener l’écrivain à reconsidérer le passage : est-ce qu’après tout ça ne pourrait pas être plus clair, plus court, plus détaillé ?

Tous les retours peuvent alerter sur des défauts qui n’ont pas été vus, pas voulus : pas défaut du point de vue du lecteur, il ne peut pas y en avoir : son jugement ne compte pas, n’est pas ce qui importe. Mais par rapport à ce que veut l’auteur, un truc qui lui a échappé, dont il ne s’est pas rendu compte.

Mon idée, mon « principe artistique », c’est, au fond, de transcrire des expériences : ce que j’écris est autobiographique, a été vécu, ressenti. Peu importe le cadre fictionnel, il n’est qu’un support : c’est la toile. Ce que je cherche, c’est à y coucher ce que je vois, au moment où j’écris, perçois ; ressens, pense : et juste ce qui est là, la transmission d’un immédiat : pas l’effort d’un catalogue.

C’est une autre grille de lecture, qui fonctionne : malgré les effets de l’illusion réaliste, ce qu’on a, en fait, ce sont des mots : c’est poésie, c’est du théâtre : ça parle. On est face à une scène : on entend une parole. Des semblants de corps apparaissent parfois, et font des figures.

C’est bavard. C’est de la parole qui parle. Ça n’essaie pas de mettre en situation, des fois ça le fait. C’est didactique : c’est chiant, pour ceux qui n’aiment pas le didactique (mais le romanesque, c’est chiant, pour ceux qui n’aiment pas le romanesque). Je ne sais pas où ça va : je ne tiens pas le volant, ça m’emmène, c’est à cette condition que le voyage m’intéresse.

Donc après, comme pour tout, on ne peut ramener que des interprétations : dans une logique narrative, la rencontre des militaires, c’est une sorte de fantasme, oui : au sens où ça n’a pas d’effet dans l’histoire. Littérairement, c’est une sorte de scène de genre : ce qui m’intéresse, c’est que nous vivons en permanence à la lisière de plusieurs dimensions, réalités, qui s’influencent, s’interpénètrent : notamment toutes les fictions que nous avons lues et vues, nos fantasmes, souvenirs, désirs, regrets, etc. Tout ça se même, dans notre perception du monde, sans que nous nous en rendions compte, et de tout ça nous sortons un récit rationalisé, une « version ».

La scène des militaires revient dans beaucoup de films sur ce genre de sujet : ils sont là comme une sorte de surmoi réorganisateur du chaos : une hyperbole de la Société, sa fonction de contrôle policé/policier : on est donc aussi dans l’allégorie du lien entre l’individu et le groupe.

Nous avons vu tellement de films sur les « fins du monde » (si on a fait ce genre d’expériences), lu tellement de livres, que cette situation est à la fois irréelle, impossible (en tous cas jamais réalisée), donc parfaitement « imaginaire » : et pourtant nous en avons des images (très diverses : de Mad Max à Je suis une légende) très précises, très réelles », aussi nettes que si nous les avions vécues.

C’est ce qu’il m’intéresse de raconter et de démêler : ce mélange bouillonnant de nos imaginaires, présent à chaque seconde notre vie !

 

mercredi 3 juin 2026

Les limites et dangers de certaines acrobaties conceptuelles ...

 

Commentaire sur l'article de The Conversation du 2 juin 2026

 https://theconversation.com/contre-les-oppressions-subies-par-les-femmes-decoloniser-le-feminisme-277432

 

La tentation d’un Occident donneur de leçons aux autres cultures, notamment en matière d’égalité des genres, sans voir ses propres déficiences en la matière, mérite certes d’être pointée et critiquée. Par exemple, beaucoup pensent que le port du voile est sexiste, puisqu’imposé aux seules femmes, sans remettre en question d’autres obligations vestimentaires imposées aux seules femmes pour des raisons de « décence », comme le fait de devoir se couvrir la poitrine : ce qui est perçu comme marqueur légitime de la sexualité par les uns (dissimuler au regard telle partie du corps) ne l’est pas pour d’autres. Chaque culture tend à s’exonérer des faiblesses qu’elle repère chez les autres.

Pour autant, n’y a-t-il pas un moment où il est urgent de se rendre compte que les acrobaties conceptuelles risquent de servir à justifier le pire ?

On peut douter de la pertinence de qualifier de « féministe » une femme (ou un homme) qui soutient, voire revendique, les injonctions faites aux femmes par les prescriptions et proscriptions de l’islam (comme du Christianisme, de l’Hindouisme, etc, bien entendu). Que des Occidentaux n’aient pas à dicter aux femmes des autres continents ce qu’elles ont à faire (fût-ce pour se « libérer »), devrait aller de soi. Mais qu’ils n’aient pas, au même titre que les autres, leur avis à donner sur ce qui peut être libérateur ou oppressif dans d’autres cadres socio-politiques que le leur, serait me semble-t-il une naïveté, étonnamment complaisante : comme si un regard exogène ne pouvait pas, peut-être, apporter une liberté de point de vue qui pourrait manquer à celui qui vit la situation. Qui en vit, certes, l’expérience, mais peut ne pas pouvoir s’affranchir de certains biais. Comme si, réciproquement, une femme sous l’emprise de l’islam ne pouvait pas être suspectée, lorsqu’elle en défend les oppressions, d’être plus musulmane que féministe. Toute victime d’oppressions est au cœur d’un « conflit de loyautés » …

Plus concrètement, il me semble que les Iraniennes qui ont énergiquement combattu l’obligation du port du Tchador nous ont clairement indiqué les aspirations des femmes contraintes à l’islam (comme celles contraintes au catholicisme, au judaïsme, à l’ensemble des systèmes religieux sexistes – bouddhisme inclus - essaient d’œuvrer à en desserrer la coercition).