Une réflexion sur le roman d’Alice Ferney, Comme en amour, est l’occasion de nous interroger sur ce qui se passe, quand on lit un roman : qu’est-ce qui fait que tel lecteur éprouve du plaisir à sa lecture ? Qu’en retire-t-il ? Que cherchons-nous, dans un roman ?
La motivation la plus évidente à lire est le plaisir qu’on en retire. Mais à quelles conditions ?
Nous lisons pour nous « distraire » : pour nous évader. De quelle prison ?
Un roman peut nous ravir à notre quotidien, si nous le trouvons banal et ennuyeux ; offrir une parenthèse à nos efforts et tracas quotidiens ; ou tout simplement nous amener à autre chose, comme un voyage, attrayant par son exotisme, la nouveauté qu’il propose.
Ceci explique le succès des romans d’aventures, qui nous changent de la platitude d’une vie normale, et particulièrement ceux qui inventent un cadre fantastique, ou de science-fiction : bien des lecteurs n’ont pas envie de retrouver dans la fiction le quotidien qu’ils essaient de fuir, et ses problèmes.
Pourtant, cette littérature de l’imaginaire rebute certains : ils n’y trouvent aucun repère, ça « ne leur parle pas ». L’adhésion à un monde littéraire suppose la possibilité de se projeter et de s’identifier. Le lecteur doit y croire. De plus, beaucoup disent « ne rien comprendre » aux romans de science-fiction, ils se sentent noyés dans un torrent d’informations pour lesquelles ils n’ont aucune représentation.
Au début d’un roman, nous avons besoin de comprendre, et c’est la fonction de l’incipit, les personnages, leurs relations, les enjeux qu’ils affrontent, les lieux, etc. l’auteur de science-fiction s’amuse souvent à esquisser un monde pour lequel le lecteur n’a pas les références.
Par exemple, la première page de Dune, de Franck Herbert, mélange des noms à consonances persanes, européennes, arabes,, entre autres. Le « plaisir du lecteur dépend ici de sa posture : là où le lecteur joueur, curieux de résoudre des énigmes, jubilera du défi à relever, celui qui préfère se retrouver en terrain connu s’ennuiera.
Notre plaisir est fonction des références dont nous disposons avant la lecture, acquises au cours de nos lectures antérieures, de nos études, de l’ensemble de notre « capital culturel » : c’est vrai pour tous les genres romanesques. Dans Dune, nous apprenons que le héros appartient à la famille des « Atréides » : ce qui ne dira rien, et semblera une fantaisie onomastique à ceux qui ne feront pas le lien avec les Atrides, famille des mythes grecs dont fait partie Agammemnon (et dont le héros s’avérera un lointain descendant ... Quelques milliers de pages plus tard.
A l’inverse, une élève de série littéraire jugeait Madame Bovary « ennuyant », parce qu’ « il ne s’y passait rien » ... Aucun plaisir pour elle ! Les longues descriptions détaillées qu’affectionnait le lecteur de l’époque, pas saturé d’images comme le lecteur contemporain, paraissent à certains des lourdeurs insupportables.
Là encore, c’est une question de posture : d’attitude de lecture. Les détails descriptifs requièrent du lecteur une capacité d’imagination, précisément : le pouvoir de transcrire les mots en images. A cette seule condition ces longues listes de mots se transformeront en perceptions, de formes, couleurs, lieux, émotions, etc. Faute de quoi, ils ne sont que des mots : il n’y a que des mots, dans un texte ... Qui sont comme une partition de notes : simples signes abscons pour le néophyte, mais musique pour ceux qui savent les déchiffrer.
Ainsi, quand Charles Bovary se rend pour la première fois au chevet du père d’Emma, Flaubert nous livre les sensations qu’il éprouve sur son cheval, la nuit, sur les chemins de campagne : celui qui prend le temps de reconstituer les images et toutes ses perceptions se retrouve propulsé dans sa situation, il vit cette expérience par définition extra-ordinaire d’un médecin du XIXe siècle. L’exotisme du voyage est là, et ses plaisirs.
Celui de se retrouver dans un autre monde que le sien, redoublé, s’il en a la curiosité, par l’intérêt de découvrir un mode de vie révolu. C’est la coïncidence entre nos attentes, même inconscientes, et ce qu’offre le roman, qui suscite la plaisir.
Comme dans d’autres loisirs, ce sont également nos compétences qui déterminent notre degré de plaisir à une lecture. En l’occurrence, le capital de mots dont nous disposons, et notre maîtrise de la lecture : si l’effort est trop grand pour nous, la difficulté est un obstacle au plaisir. De même qu’une randonnée escarpée plaira peu à ceux qui ne disposent pas des capacités physiques requises.
A l’inverse, un roman simple, « facile à lire », ennuie un lecteur exigeant : il s’agacera des clichés et stéréotypes, ces expressions et phrases toutes faites (comme « Non, répondit-il d’un air étonné », ou « Les enfants jouaient tranquillement au soleil), comme en fabriquent à la pelle les Intelligences Artificielles ». Ce qui se passe, dans un roman, outre les actions des personnages, c’est l’écriture : la façon singulière, novatrice, surprenante, dont l’auteur joue avec les mots. Comme nous nous ennuyons à une ritournelle répétitive et sommaire, quand nous savourons les surprises d’une mélodie différente. Un lecteur malhabile à discerner les symétries syntaxiques, la complexité des subordonnées et les effets d’antithèses des œuvres du XVIIIe siècle n’éprouvera rien à leur lecture de la jubilation qui emporte celui qui en est familier.
Tout est donc affaire de personnalité : nous aimons être surpris, voire déroutés, mais pas trop, et plus ou moins selon notre nature ou nos dispositions du moment, et l’amplitude de notre étonnement est relative à l’étendue des formes déjà rencontrées.
Des étudiantes en BTS, issues pourtant de séries littéraires, s’étonnaient du roman dont la lecture leur avait été proposée : elles le trouvaient « mal écrit ». Donc, dans leur esprit, pas « littéraire ». Il s’agissait d’un roman de Chandler, le créateur du roman policier noir, qui recourt à l’argot, et à toutes sortes de formules fantaisistes qui font justement le sel de son style. Ces lectrices en étaient restées aux modèles d’écritures des siècles passés, les seuls abordés au cours de leurs études. Qui n’incluaient pas, manifestement, la « révolution stylistique » apportée par Céline, notamment (Zola ayant déjà amorcé cet élargissement stylistique), dans les années 30, constituant à reconstituer la langue parlée.
Mais des critiques patentés peuvent buter sur ce type d’à priori : lorsque Annie Ernaux a reçu le Prix Nobel, certains ont vilipendé son « absence de style ». Le choix esthétique de cette écrivaine, qu’elle définit comme une « écriture à l’os », ou « au couteau », qui consiste à n’employer aucuns « grands mots » ni « belles phrases », leur semblait une déficience. (comme, au XVIIe siècle, l’alexandrin baroque de Corneille a fini par être ressenti comme inélégant, en comparaison de la sobriété classique du jeune Racine).
Enfin, à l’originalité du style, à la plus ou moins grande normalité de la structure narrative et des univers représentés, avec leurs personnages, s’ajoutent, pour conditionner notre plaisir, les thèmes abordés. A chaque moment de notre vie, nous sommes plus ou moins curieux de tel domaine psychologique, social, historique. Les histoires d’amour peuvent éveiller des échos en nous, plus ou moins que celles qui nous parlent de maladie ou de vieillesse, de conquêtes ou de luttes politiques : chacun perçoit l’œuvre à travers le miroir de sa propre vie, recherche des confirmations ou des enseignements sur les situations qu’il rencontre dans sa réalité, ou au contraire sur des questions dont il ignorait tout.
A la lecture-distraction s’oppose, ou se superpose, une lecture-réflexion, qui donne à comprendre et à penser. La qualité que nous accorderons au roman dépendra alors à la pertinence que nous accorderons à son propos (là encore, en fonction de ce que nous en connaissons nous-même). Les « grandes œuvres » du passé restent appréciées pour l’acuité du regard qu’elles portent sur les réalités de la vie : on peut aimer lire Flaubert, Laclos ou Madame de La Fayette pour ce qu’ils nous montrent de l’amour, Balzac ou Zola des empoignades sociales, Molière des comportements.
L’article suivant sera l’occasion d’étudier ces questions dans le roman d’Alice Ferney, Comme en amour.