lundi 20 avril 2026

L'IA, est-ce que c'est de l'art ? (les dessous révélateurs d'une fausse question)

 

« Débat » récurrent, et pour moi dénué d’intérêt : la question me paraît mal posée, et pas celle qui compte. Plutôt que « Un truc fait avec une IA, est-ce que ça peut être de l’art ? », les questions antérieures que ça soulève, c’est :

-       Mais au fait, c’est quoi, « l’art » ?

-       Et qui décide de ce que c’est ?

-       Et ça change quoi, d’attribuer à ceci la mention « Art », et pas à cela ?

-       Quels sont les enjeux ? Comment on sait si une œuvre est « belle », réussie, digne d’intérêt, « de qualité », qui est légitime et a compétence pour en juger (les « connaisseurs », « spécialistes », « gens de goût », « cultivés » … ?)

Le développement des IA nous amène en fait à interroger et à repréciser nos conceptions de l’art. C’est un débat récurrent tout au long de l’évolution des techniques : qu’est-ce qui est « art », et sur quels critères en apprécions-nous la « valeur » ?

Beaucoup pensent, c’est une objection qu’on entend souvent, qu’un tableau, une photo ou une musique conçus grâce à l’IA ne serait pas de l’art, mais une sorte de faux : ce qui pose la question du « faux » en art, sur quoi se fonde notre définition de la créativité ?

Une définition restrictive réduit l’acte de création à sa dimension originale, et à sa performance technique.

Lorsque la photo est inventée, on récuse d’abord sa nature artistique au prétexte que, contrairement à la peinture, l’artiste n’a plus à démontrer sa maîtrise du pinceau, et qu’il se contenterait de « reproduire » une réalité existante, dont il n’est pas l’inventeur.

En fait, la question technique est déplacée de la maîtrise du geste à celle de l’appareil qu’il utilise : ses choix de focale, de cadrage, d’exposition, etc, et tout ce qu’il mettra en œuvre lors des différentes étapes du tirage. Le pinceau, le fusain, la craie, le grattoir, etc sont déjà des instruments qui produisent, médiatisent la forme conçue par le créateur.

De même qu’en musique, c’est l’instrument qui produit les sons, et le musicien doit en maîtriser les possibilités. On a en son temps reproché aux synthés de n’être pas de « vrais instruments », parce qu’il n’y a pas de cordes à pincer avec la main, ni de tuyau auquel confronter son souffle, lorsque le synthé « reproduit » les sons d’une guitare ou d’un saxo. Ce serait « trop facile », et encore plus quand « il suffit » de tracer des notes sur une partition virtuelle que la machine transforme en sons.

C’est réduire la création à une performance physique, ne l’évaluer qu’à l’aune de la virtuosité.

Il me semble que ce qui compte est ailleurs, et que les doutes et les critiques d’un art « assisté par une machine » (ce qui est le cas de quasiment toutes les formes artistiques) devraient interroger d’autres aspects. On peut inclure l’acte d’écriture : est-ce que l’écrivain « triche », et est-ce que son « mérite » est moins grand s’il s’aide d’un traitement de textes (avec correcteur orthographique, forme moderne et en partie automatisée du dictionnaire), voire d’une IA qui se substituerait à son inventivité stylistique ?

Une critique qui me paraît plus pertinente est celle qui porterait sur le résultat : un art fabriqué par une machine (mais sur les injonctions et selon les critères d’un humain) peut-il être « beau », ou digne d’intérêt ? Est-ce qu’on ne risque pas de n’aboutir qu’à des produits formatés, tous semblables, et vides d’intérêt ?

Quand on produit un son d’instrument à vent avec un synthé, on perd toute la corporalité du souffle, toutes les nuances que peut sculpter du son le musicien. C’est affaire, en fait, de progrès technique : les nouveaux sons synthétiques ont gagné en complexité.

A supposer même qu’ils restent « inférieurs » sur le plan des harmoniques, l’enjeu esthétique s’est en fait déplacé : ce sont d’autres sons que le créateur est en mesure d’assembler. On peut leur préférer les sons « naturels » : c’est affaire de goût. Il y a bien création, invention harmonique. La question de l’éventuelle pauvreté, banalité d’une œuvre musicale, plastique ou littéraire se pose indépendamment de sa technique de production : il y a une multitude de romans très vides, dépourvus de style, bourrés de clichés et au contenu niais, qui ont été écrits par des humains, et dont une grande partie du public se satisfait d’ailleurs ...

La question que poserait un roman ou un poème écrits avec (et non par) une IA serait de savoir s’ils peuvent être « bons » (et selon quels critères), et quel gain j’aurais à écrire une œuvre commandée à une IA plutôt qu’en en inventant moi-même chaque phrase.

Dans le cas d’une dissertation, ou d’un article de presse, d’une notice technique, etc : l’IA peut-elle faire aussi bien qu’un humain ?

Quand un étudiant fait rédiger son devoir par ChatGPT, le problème qu’on observe est celui de la pauvreté en information et en réflexion : l’IA n’est (pour l’instant, et dans les versions accessibles au grand public) capable que d’un assemblage de phrases générales, creuses, souvent dans un style pompeux, et incluant possiblement des erreurs de connaissances que l’étudiant n’est pas capable de détecter.

L’élève qui ne pense pas lui-même sa dissertation (de même qu’il se contentait depuis longtemps d’imprimer la page Wikipedia en lieu et place de la recherche demandée) est essentiellement fautif par son échec quant au résultat attendu : le but de son exercice n’était pas la production d’un texte, mais l’entraînement de ses facultés de raisonnement et de rédaction, qui n’a pas eu lieu. Ce serait comme faire faire son entraînement musculaire par (et non pas avec) une machine : le but de l’accroissement de la masse musculaire, et corollairement les bénéfices cardiaques et articulaires, n’est pas atteint.

Le « mérite » me paraît un critère sans intérêt ni signification : c’est le résultat atteint qui compte. Une œuvre laide ou banale le reste, qu’elle soit produite à l’aide d’une machine ou par un humain seul.

Les photos retouchées ou les tableaux que je me suis amusé à faire avec Gemini ne me posent pas le problème de savoir si c’est de l’art, ou dans quelle mesure j’en suis l’auteur : c’est bien le cas, c’est bien moi qui ai mis en œuvre un processus de création d’un artefact qui n’existait pas auparavant, et selon les instructions que j’ai choisies. Mais celui des limites imposées par l’ « instrument » : l’IA me fournit un costume de pirate ou un décor préhistorique sur lesquels j’ai peu de contrôle, contrairement à ce que pourrait un peintre qui choisirait chaque forme, couleur, texture.

Même chose pour la musique : je n’ai pas pu décider de chaque choix rythmique, ajouter tel instrument, écrire chaque segment de la mélodie. J’ai bien créé de la musique, le son m’en a paru plutôt agréable, mais ma créativité a été bridée par tous les paramètres que je n’ai pas eu à décider. Encore peut-on supposer que c’est une « simple » question de sophistication de l’outil (qui n’est qu’un outil comme un piano, un pinceau) : que des IA plus performantes me permettent de réellement transcrire en sons les mélodies que j’ai dans la tête. Auquel cas l’instrument aura rempli le rôle qui est le sien : agir sur le réel pour matérialiser mon imaginaire.

A l’inverse, l’interrogation (le procès !) de savoir si une production (avec IA) « est de l’art », peut être retournée à l’encontre de ce qui est généralement considéré comme tel (par qui … ?), et que certains ne pensent même pas à mettre en doute : qu’il paraîtrait béotien d’oser mettre en doute : affaire de prestige, les initiés, l’ « élite », ricanent des réactions de rejet par le peuple grossier et ignorant d’œuvres contemporaines. Thèmes abordés dans Art, de Yasmina Resa, ou Musée haut, musée bas de Jean-Michel Ribes, ou encore Le Goût des autres d’Agnès Jaoui.

On est censé se prosterner, ou exulter, sous peine de relégation au rang d’obtus vulgaire, devant Pollock ou Bacon, les monochromes de Klein, et tant d’autres, comme désormais devant les Impressionnistes, objets de sarcasmes en leur temps.

Il y aurait en permanence une sorte de tribunal, transcendant, invisible, qui saurait, qui trancherait : ceci est bon, digne d’intérêt, remarquable, et cela ne vaut rien. N’est pas de l’art. Tribunal succédant à d’autres, tout aussi affirmatifs et décisifs, quitte à annuler et inverser l’arrêt des précédents. La « bonne société » faisait des gorges chaudes de ces peintres « malhabiles » qui lançaient l’impressionnisme, elle en fait désormais des butors qui trouveraient Monet laid ou sans intérêt. Le Bourgeois Gentilhomme, déjà, s’enquérait avec inquiétude de savoir si « les personnes de qualité portent les fleurs [sur leur costume] en en-bas ».

Voilà l’enjeu. Il faut en être. Pouvoir croire qu’on en est : des gens cultivés, estimables, qui savent ce qui a de la valeur et ce qui n’en a pas. Etre reconnu comme tel, chaîne transitive de cooptation, et pour cela, dire ce qu’il faut, ressentir et penser comme il faut.

Je trouve La Joconde laide et sans intérêt. Et de même, une grande partie des œuvres contemporaines. Leur notoriété, fondée sur la répétition panurgique de la vénération qu’on est censé vouer à ces Saintes Reliques, et la spéculation marchande. Je trouve que mon avis n’a pas plus d’intérêt, mais pas moins, que celui de n’importe qui d’autre, amateur, « connaisseur » ou simple promeneur égaré. En fait, on s’en fout. De savoir « si c’est de l’art », ou « si c’est beau », et qui pense que oui ou que non.

Ces « débats » servent juste à « se compter », faire des camps, mener bataille contre « les autres », se forger une « identité » sociale, une « réputation », une image …

Ce qui m’importe, c’est l’art qui me touche, me nourrit, pas « meilleur » qu’un autre, pas pire non plus : pour aller vers lui, et signaler à d’autres l’agrément de mon expérience, occasion pour eux d’en vivre une également, ou pas.

C’est aussi celui qui m’indiffère, voire me rebute, et que quelqu'un d’autre me dit apprécier : occasion de sortir de la complaisance pour ses goûts spontanés, de découvrir autre chose, d’étendre la palette de ses plaisirs. Mais pure liberté : ni obligation ni nécessité. Possibilité : éventualité, choix. Que nul ne croie pouvoir m’assigner.

Celui qui dit : « ce livre, ce film, cet artiste est génial (ou nul)» insulte, peut-être sans s’en rendre compte, tout à l’évidence de son égocentrisme, tous ceux qui n’auront pas ressenti et pensé comme lui. Il se place en souverain juge, maître des sentences esthétiques. Il méconnaît que ce qui l’enchante peut répugner à son voisin, et de façon tout aussi légitime. Il impose sa préférence comme les tribunaux religieux imposaient à tous la folie de leurs croyances et de leurs lois. Il imagine sa sensibilité et ses critères universels. Il ignore naïvement la longue histoire des revirements en matière d’art.

Etrangement, universaliser son expérience personnelle (fût-elle partagée par d’autres, et de ce fait objectivée), passer du « j’aime beaucoup / ou je déteste ceci » à « Un tel est un grand auteur » (on lit souvent, dans une certaine presse : « un auteur majeur, incontournable », « l’un des grands auteurs du siècle » … ! Méprisante et piteuse prétention), c’est finalement faire l’inverse de ce qu’on semble (ou croit) entreprendre : communiquer. On va à la rencontre de l’autre, pour lui dire ce qu’on pense, partager avec lui un sentiment, une expérience, et on l’agresse : on lui assène une « vérité » qui court le risque de contredire la sienne. C’est une sorte de colonisation esthétique ou intellectuelle. « Voilà ce que tu dois penser, croire, voilà ce qui fait article de foi, et nullement de sujet de débat. Telle est la réalité : ce que j’en vois ».

Et certains s’étonnent de susciter l’indignation, la même véhémence en retour.

Un collègue enseignant décrétait que Cyrano de Bergerac (que je donnais à étudier à mes Première), « ce n’est pas du théâtre ». Autant dire que je ne connaissais rien à la littérature, ni à mon métier, pour avoir commis un choix aussi aberrant. Un autre fat, dans un cours de Littérature comparée, que Les Chroniques Martiennes (de Bradbury), « ce n’est pas de la littérature ». Quelqu'un, à qui je disais avoir apprécié un film, que « ce n’était pas du cinéma ».

Heureux Elus, à qui Dieu a confié, comme à Moïse ce qu’était la Vrai Religion, ce que sont le vrai théâtre, la vraie littérature, le vrai cinéma.

Nous ferions mieux, souvent, de ne pas discuter. Pourquoi, au fait, tenons-nous à donner notre avis ? Pourquoi souhaiterions-nous connaître celui de l’autre ? Bien de pénibles disputes seraient évitées, si nous ne nous complaisions pas à nous faire les Croisés de nos convictions.

Je vois deux raisons valables d’échanger avec quelqu'un nos avis sur ce que nous avons apprécié ou pas aimé, ou qui nous semble faux, critiquable : donner à l’autre, et recevoir de lui, le fruit de nos expériences, pour ce qu’il vaut, et pour ce que nous pourrons en faire. Et mettre nos représentations à l’épreuve du jugement de l’autre : à la condition que nous en ayons l’un et l’autre le désir et le projet ; et la capacité d’entendre et dire des idées contraires peut-être à celles de l’autre, sans en éprouver colère ni hostilité.

Faute de quoi, il ne peut y avoir échange, les conditions ne sont pas réunies. Mais polémique, invectives. Eprouvantes, et stériles.

Faux débats. Vrais affrontements narcissiques. Utilité, pour qui se pose une question, de s’interroger sur ce qui motive cette question, ce qu’elle recouvre, ses enjeux. Ce qu’on fera des réponses qu’on mettra éventuellement au jour. Ce qu’on en a à faire.

jeudi 2 avril 2026

La Guerre des prix, film d'Anthony Dechaux

 

Beaucoup aimé. L’art de rendre humain et prenant un sujet potentiellement aride.

Du cinéma qui rend compte. Au-delà du monde de la distribution et de l’agro-alimentaire (notre quotidien, l’arène dans laquelle nous faisons nos courses !), la logique implacable des affaires : des rapports de profit dans les relations humaines : il y a des gens qui font ça, pour faire ça. Pas juste les « décideurs », « les patrons », en collusion avec les politiques. L’intelligence du film (et de ses acteurs !), c’est de nous montrer ces « salauds ordinaires », qui nuisent sans y penser, sans états d’âme. Chacun avec son style et ses motivations propres, en toute insouciance, entre deux cocktails et cérémonies d’auto-célébration (sacrée restitution de ce langage « positif », louangeur, hyperbolique – sans cesse démagogue ! – en usage à peu près partout : dans « le monde enchanté » de l’entreprise, de la politique, des associations, fêtes de village, etc. : « On est tous formidables ! » Et contents de soi.

Genre de film qui donne envie d’un prolongement : une discussion entre spectateurs, un autre film ... La réalité décrite est bien moche, et c’est au moins un début de la dénoncer, d’essayer de dessiller les esprits de ceux « qui ne savaient pas », qui n’ont pas envie de savoir. Mais, que faire ? Comment agir ? De façon utile, efficace : pas en se contentant d’indignations aussi complaisantes que stériles, pas juste à coups d’ « actions symboliques », d’initiatives « militantes » ... Y a-t-il des actes qui seraient capables d’enrayer le système ? De s’y opposer, si peu que ce soit ?


lundi 23 février 2026

Sacré souper

 

C’est pas parce qu'on sait pas qu’il faut rien dire. Se disait la dame au pangolin. N’entre pas dans mon corps. N’entre pas qui veut dans le corps manifeste, dans mon âme d’or, de chanvre et d’hypothèse.

Il m’a tout l’air d’un drôle de guerrier aztèque. Un sacré zigoto. Faudra l’avoir à l’œil, se dit la dame à la licorne, car nous étions, en ces temps-là dans une miniature médiévale. Je vous fais pas un dessin, ce serait injure, y en a pour tous les goûts, service de table en porcelaine de Sèvres, argenterie assortie aux boucles d’oreilles de ces dames, les messieurs en complets d’alpaga, et tout à l’avenant.

Je me sentais pas bien à mon aise, bien qu’on m’eût invité, du bout des doigts, si vous voulez mon sentiment. Mon complet d’alpaga, pour faire comme tout le monde, ça me grattait au cou et ailleurs que je peux pas dire. Y avait de la rombière, on pouvait pas le nier, mais je sentais pas l’ambiance, tous ces mirontons me paraissaient pas clairs, propres sur eux mais pas francs du collier, pour tout dire.

Resservez-vous ! Faites comme chez vous, surtout !

Si elle croyait que j’étais venu pour me gêner.

La rombière d’en face, avec son rire chevalin, me faisait du pied, ou alors c’était que la table était étroite, on sait jamais, chez les rupins.

Moi, j’avais qu’une affaire de récupération, matériaux d’hiver, bibelots anciens et pas que, sous-vêtements peu portés, incunables oblitérés, lavabos en déshérence, et tout ce qui s’ensuit, par ordre alphabétique.

J’avais même déniché une vieille peau de panthère, très classe, qui cocottait un peu, à dire vrai, mais quand même le clou de ma banbreloque.

Madame venait chiner, à temps perdu, c’est comme ça qu’on s’est connus, « Vous avez là des choses magnifiques ! » s’était-elle égosillée, et sa tête déplumée sur son grand cou d’autruche faisait un effet épatant. Passez donc à l’improviste, je donne demain une petite soirée tout ce qu’il y a de canaillou, mon mari voudra à tout prix vous connaître, passez, passez passez !

S’il s’agit de faire plaisir à une dame, j’obtempère, et du fils, je passai à 8 heures, un portier chic m’ouvrit une porte béante, sur un salon où ça tanguait déjà aux rythmes débonnaires d’une salsa cubaine, des goulots de champagne dépassaient de seaux de glace, on se sentait arrivé, que ça aurait été dommage de s’en priver.

Le taulier me serra dans ses bras, qu’il avait courts, et poilus, sur le dessus, je tombais mon manteau de chameau pour montrer que j’allais me sentir à l’aise.

Ça parlait d’art, prêchi-prêcha, à ce qu’il me sembla, je me mêlais aux uns et surtout aux autres, histoire de me fondre dans le paysage, il y avait même un palmier dans un bassin au centre du salon, d’accord un palmier nain, mais quand même. Et une soubrette pas mal fichue du tout qui tanguait entre les parleurs d’art avec ses plateaux de champagne, je renouvelais mes verres chaque fois qu’elle croisait à ma latitude.

Les dames avaient toutes sortes de trophées sur leur coiffure, on se serait cru en safari, et maintenant si nous passions à table ! s’égosilla la baronne, je l’appelais comme ça mais seulement en moi-même, eu hommage à ses rangées de diamants qui lui empesaient le col.

Nous passâmes, et voilà comment je me retrouvai pied à pied avec une darlonne qui semblait vouloir refaire son livret de famille. Tout en me mignotant la chaussure, elle sussurait l’air de pas y toucher avec le gentleman à sa gauche, très classe et crinière d’argent, qui ne semblait pas l’écouter et se concentrait sur sa fourchette. Il faut reconnaître qu’on savait pas trop ce qu’on mangeait, ni même si c’était bien des trucs qui se mangent, des bouts de quelque chose oranges flottant dans une sauce verte, je me demandais s’ils n’avaient pas quelques problèmes de plomberie, parfois dans ces vieilles demeures, et beaucoup semblaient avoir la vue qui baissait.

Et vous travaillez dans quelle branche ? m’entreprit la rentière à ma gauche, qui voyait bien que l’appétit manquait. Histoire de faire société, je lui déballai mon pedigree, en omettant tout de même mes démêlés avec Georgette, on était pas tellement intimes. Tout le temps que je parlais, elle me fixait le haut du crâne, je craignis d’avoir un haricot coincé dans la chevelure, mais c’était peut-être seulement de la timidité.

Il y eut un « Ah ! » général, des serveurs en file indienne apportaient la pièce maîtresse, tenue haut sur leurs gants blancs, une sorte de volaille ou de gibier de potence, que certains semblaient connaître, ça faisait des pilons qui dépassaient des plats d’argent, comme des cuisses de filles faciles.

Un jour, un nouveau jour, je me réveillai dans mon lit conjugal, je vis le filet à cheveux de Georgette qui dépassait des draps, et je me sentis joyeux, j’allais lui raconter ma chouette soirée chez les gens de la haute, ça allait lui en boucher un coin, je me marrais tout seul en attendant qu’elle se réveille.