dimanche 19 juillet 2026

Changer le rapport à l'art

 

Pour qu’elle m’intéresse, je conçois mon écriture comme un acte politique, philosophique, artistique : j’écris de la façon qui a pour moi le sens que je vois au monde et à l’écriture :

Les lecteurs ont été trop habitués à une écriture « servile », mais seulement dans un pan (majoritaire) de la littérature : c’est un vieux débat, tranché différemment à chaque époque par les mouvements dominants : quels codes, règles, conventions doit suivre une œuvre ? Quels rôles, fonctions, missions doit-elle remplir ?

Molière espérait « châtier les mœurs », éduquer les consciences, dans le prolongement de l’Humanisme, et pour cela, il pensait devoir plaire (et puis il fallait remplir le théâtre), principalement par le rire : séduire pour atteindre.

Brecht pense au contraire que pour penser le spectateur ne doit pas être captif : captivé : il doit donc introduire des effets de distanciation.

L’écrivain qui veut être lu, avoir du succès, doit se soucier de ce qu’attend son lecteur : encore n’y a-t-il pas « un » lecteur, mais des lecteurs, très différents, et même contraires dans leurs attentes : des lectorats.

Nous sommes dans une société de services : où nous sommes clients de prestataires : que nous payons, ce qui légitime notre attente (notre exigence) d’être satisfaits : d’en avoir pour notre argent : que la commande soit respectée : vue sur la mer, visite de monuments, animaux exotiques.

Sans quoi, on est déçus : c’était nul.

Du coup, on réagit pareil pour toutes sortes d’expériences : notamment les œuvres. (et, souvent, les gens) Le film « est trop long », le réalisateur aurait dû enlever ça, ou faire ça différemment : le spectateur confond deux choses : son plaisir, et la fonction de l’art.

Qui ne peut se limiter au « plaisir » de tel ou tel lecteur. Au restaurant, on peut dire : c’est trop salé : c’est relatif à notre degré personnel de besoin en sel, mais c’est notre goût qui tranche.

Si on en reste à cette démarche pour les œuvres, on ne s’ouvre pas à elles, on perd en disponibilité : on risque de passer à côté : l’écrivain n’est pas (sauf si son but est de plaire, de vendre) un artisan, tenu à un résultat, missionné par une commande : il n’a à offrir que sa singularité : sa vision, ses perceptions, son expérience, et lui seul peut trouver, en tâtonnant, la façon de les transmettre.

Ce que je propose, c’est d’inverser le regard, l’attente, la relation avec l’œuvre : pas « me donne-t-elle ce que j’attendais ? » (il n’y a aucune raison qu’elle le fasse), mais : « que me propose-t-elle, vers quoi m’ouvre-t-elle un chemin ? »

Si je lis Proust, ou Flaubert, le sentiment que « c’est trop long » parasite mon expérience, est hors-sujet : oui, ils auraient pu décrire en 10 fois moins de lignes : mais justement, ce qui est intéressant, c’est qu’ils ne l’ont pas fait : l’acte de lecture (« productif », génératif : généreux) consiste justement à essayer de voir ce qui m’est montré ; de découvrir l’intérêt d’avoir procédé ainsi : d’aller vers où l’auteur me conduit.

Ou pas, bien sûr, si le voyage me rebute : c’est une invitation au voyage, pas un parcours imposé. Mais c’est cette rencontre, avec « ce qui n’est pas moi », ce qui n’est pas « comme je l’aurais fait », qui éventuellement me déplaît, me dérange, me frustre, que je peux trouver matière à réflexions, interrogations, découvertes. A quoi bon aller chez l’autre si c’est pour s’y retrouver « comme chez soi » ?

Donc il y aura les auteurs qui souhaitent emmener leurs lecteurs dans un voyage palpitant, passionnant, qui se soucieront de leur confort, les bichonneront, veilleront à ne pas les perdre, à les surprendre mais pas trop, joueront en virtuoses sur les techniques éprouvées des « climax », suspense, chute, favoriseront l’identification et la projection, et c’est très bien.

Je me suis rendu compte que, si je me soucie de tout ça, je m’emmerde : ça me coupe l’envie d’écrire. Je ne peux écrire que « ce qui me passe par la tête » : ce que j’ai envie d’écrire au moment où j’écris. Comme ça vient, dans la tonalité exacte où ça vient : sans forcément savoir « pourquoi », ni « ce que ça veut dire », et je m’en fous : ce sont des « expériences », des transes, ça dit, et tant mieux si ça intéresse, si c’est compréhensible, mais je n’y peux rien : c’est comme ça : c’est ce que j’ai à dire : le travestir, pour « plaire », pour « que ça passe mieux » serait un non-sens, puisque ça dénaturerait ce que j’ai ramené de mon exploration : comme des artefacts d’une fouille archéologique, ils sont ce qu’ils sont, aux autres d’essayer ensuite d’en faire quelque chose.

Je comprends très bien que « le lecteur » (tel lecteur) aurait envie à tel moment que je lui montre d’autres aspects : mais c’est mon roman, mon voyage : à lui de se faire le sien, s’il veut visiter des monuments que je néglige : et c’est un des aspects de la lecture : le récit amène le lecteur à des rêveries, ses propres imaginations.

Cette conception de l’acte d’écrire n’empêche en rien, au contraire de ce qu’il peut sembler, les retours sur l’œuvre, les impressions, les avis. D’une part parce que c’est intéressant, pour l’auteur, de voir comment se passe le voyage pour tels lecteurs : ah bon ? ça, ça vous a surpris, embarrassé, ennuyé, amusé, etc ? Ou le « j’aurais aimé/j’aimerais/j’imagine cette suite », ça donne des idées, ouvre des perspectives.

Et puis, certaines fois, le regret du lecteur, ses réticences peuvent amener l’écrivain à reconsidérer le passage : est-ce qu’après tout ça ne pourrait pas être plus clair, plus court, plus détaillé ?

Tous les retours peuvent alerter sur des défauts qui n’ont pas été vus, pas voulus : pas défaut du point de vue du lecteur, il ne peut pas y en avoir : son jugement ne compte pas, n’est pas ce qui importe. Mais par rapport à ce que veut l’auteur, un truc qui lui a échappé, dont il ne s’est pas rendu compte.

Mon idée, mon « principe artistique », c’est, au fond, de transcrire des expériences : ce que j’écris est autobiographique, a été vécu, ressenti. Peu importe le cadre fictionnel, il n’est qu’un support : c’est la toile. Ce que je cherche, c’est à y coucher ce que je vois, au moment où j’écris, perçois ; ressens, pense : et juste ce qui est là, la transmission d’un immédiat : pas l’effort d’un catalogue.

C’est une autre grille de lecture, qui fonctionne : malgré les effets de l’illusion réaliste, ce qu’on a, en fait, ce sont des mots : c’est poésie, c’est du théâtre : ça parle. On est face à une scène : on entend une parole. Des semblants de corps apparaissent parfois, et font des figures.

C’est bavard. C’est de la parole qui parle. Ça n’essaie pas de mettre en situation, des fois ça le fait. C’est didactique : c’est chiant, pour ceux qui n’aiment pas le didactique (mais le romanesque, c’est chiant, pour ceux qui n’aiment pas le romanesque). Je ne sais pas où ça va : je ne tiens pas le volant, ça m’emmène, c’est à cette condition que le voyage m’intéresse.

Donc après, comme pour tout, on ne peut ramener que des interprétations : dans une logique narrative, la rencontre des militaires, c’est une sorte de fantasme, oui : au sens où ça n’a pas d’effet dans l’histoire. Littérairement, c’est une sorte de scène de genre : ce qui m’intéresse, c’est que nous vivons en permanence à la lisière de plusieurs dimensions, réalités, qui s’influencent, s’interpénètrent : notamment toutes les fictions que nous avons lues et vues, nos fantasmes, souvenirs, désirs, regrets, etc. Tout ça se même, dans notre perception du monde, sans que nous nous en rendions compte, et de tout ça nous sortons un récit rationalisé, une « version ».

La scène des militaires revient dans beaucoup de films sur ce genre de sujet : ils sont là comme une sorte de surmoi réorganisateur du chaos : une hyperbole de la Société, sa fonction de contrôle policé/policier : on est donc aussi dans l’allégorie du lien entre l’individu et le groupe.

Nous avons vu tellement de films sur les « fins du monde » (si on a fait ce genre d’expériences), lu tellement de livres, que cette situation est à la fois irréelle, impossible (en tous cas jamais réalisée), donc parfaitement « imaginaire » : et pourtant nous en avons des images (très diverses : de Mad Max à Je suis une légende) très précises, très réelles », aussi nettes que si nous les avions vécues.

C’est ce qu’il m’intéresse de raconter et de démêler : ce mélange bouillonnant de nos imaginaires, présent à chaque seconde notre vie !

 

mercredi 3 juin 2026

Les limites et dangers de certaines acrobaties conceptuelles ...

 

Commentaire sur l'article de The Conversation du 2 juin 2026

 https://theconversation.com/contre-les-oppressions-subies-par-les-femmes-decoloniser-le-feminisme-277432

 

La tentation d’un Occident donneur de leçons aux autres cultures, notamment en matière d’égalité des genres, sans voir ses propres déficiences en la matière, mérite certes d’être pointée et critiquée. Par exemple, beaucoup pensent que le port du voile est sexiste, puisqu’imposé aux seules femmes, sans remettre en question d’autres obligations vestimentaires imposées aux seules femmes pour des raisons de « décence », comme le fait de devoir se couvrir la poitrine : ce qui est perçu comme marqueur légitime de la sexualité par les uns (dissimuler au regard telle partie du corps) ne l’est pas pour d’autres. Chaque culture tend à s’exonérer des faiblesses qu’elle repère chez les autres.

Pour autant, n’y a-t-il pas un moment où il est urgent de se rendre compte que les acrobaties conceptuelles risquent de servir à justifier le pire ?

On peut douter de la pertinence de qualifier de « féministe » une femme (ou un homme) qui soutient, voire revendique, les injonctions faites aux femmes par les prescriptions et proscriptions de l’islam (comme du Christianisme, de l’Hindouisme, etc, bien entendu). Que des Occidentaux n’aient pas à dicter aux femmes des autres continents ce qu’elles ont à faire (fût-ce pour se « libérer »), devrait aller de soi. Mais qu’ils n’aient pas, au même titre que les autres, leur avis à donner sur ce qui peut être libérateur ou oppressif dans d’autres cadres socio-politiques que le leur, serait me semble-t-il une naïveté, étonnamment complaisante : comme si un regard exogène ne pouvait pas, peut-être, apporter une liberté de point de vue qui pourrait manquer à celui qui vit la situation. Qui en vit, certes, l’expérience, mais peut ne pas pouvoir s’affranchir de certains biais. Comme si, réciproquement, une femme sous l’emprise de l’islam ne pouvait pas être suspectée, lorsqu’elle en défend les oppressions, d’être plus musulmane que féministe. Toute victime d’oppressions est au cœur d’un « conflit de loyautés » …

Plus concrètement, il me semble que les Iraniennes qui ont énergiquement combattu l’obligation du port du Tchador nous ont clairement indiqué les aspirations des femmes contraintes à l’islam (comme celles contraintes au catholicisme, au judaïsme, à l’ensemble des systèmes religieux sexistes – bouddhisme inclus - essaient d’œuvrer à en desserrer la coercition).

dimanche 31 mai 2026

L'objet du délit, film d'Agnès Jaoui

 

 


 

Joyeuse satire des milieux artistiques, dans la continuité du Goût des autres : les envers et revers financiers des décors, les coups de piston et les effets de mode, la recherche du profit mode « l’art est un business comme les autres », les tyrannies et la flagornerie, et surtout, bien sûr, le sectarisme aigre (ou niais, c’est selon) des Nouveaux Dévôts : pseudo-féministes mais vrais sexistes pour qui tous les hommes sont des Prédateurs, et toutes les femmes des Victimes, logique binaire et manichéenne pas beaucoup plus fûtée que le vieux lourd phallocratisme qu’ils combattent, et qu’Agnès Jaoui envoie aussi se rhabiller, notamment dans une farcesque et savoureuse scène finale.

Les nouveaux arbitres de la Morale en vogue minaudent : Jaoui commettrait la Faute de « ne pas choisir » : c’est-à-dire qu’elle ne se rallie à aucun des deux camps : ni celui des hommes qui usent de leur pouvoir pour abuser des femmes (argument de la pièce de Beaumarchais, Le Mariage de Figaro, transformée en opéra par Mozart, que s’évertue à monter le tandem Jaoui-Auteuil, délectable en Chef d’orchestre s’épuisant à ménager les uns et les autres, déchiré par ses propres incertitudes quant à une possible culpabilité concernant une relation ancienne), ni celui de celles qui, légitimement blessées par les exactions de quelques-uns, ont envie de basculer dans la violence rituelle, cathartique, d’un lynchage généralisé et aveugle.

Pourtant la réalisatrice choisit clairement, nettement : une voie non pas médiane (suspecte à ce titre de mollesse et de complaisance), mais de synthèse, ferme et pragmatique : pas l’arbitraire du dazibao, mais la mise hors d’état de nuire de tout coupable avéré (et, si possible, avant la commission de l’acte, quand la situation le permet : quand on sait qu’Un Tel est coutumier de ce genre d’actes).

Une fois de plus, Agnès Jaoui sait capter l’air du temps, les ridicules contemporains (les ralliements timides et opportunistes aux protestataires automatiques ! Ou la langue de bois de la nouvelle doxa mécaniquement débitée, jusque dans ses contradictions internes …), les outrances stériles, les rébellions d’affichage, sonder ce qui sonne creux derrière, dans la veine d’un Beaumarchais ou du Molière des Femmes Savantes.

Les Précieuses ne rient pas, évidemment, elles froncent le nez.