Nos désirs, nos
intérêts et nos volontés s’opposent, et nous placent en conflit à tout moment.
S’établissent des rapports de forces, des stratégies d’alliances provisoires de
convergences : de classes, sexes, « races », territoires, pays,
etc.
Une
« démocratie » n’est qu’une dictature du nombre : la volonté de
la minorité la plus nombreuse, souvent influencée ou manipulée par celle de
groupes (classe, religion, idéologie), s’imposent (ou s’y essaient) à toutes
les autres.
Chaque pouvoir
justifie, légitime, sanctifie les contraintes qu’il impose par des
« principes » présentés comme transcendants, impératifs
(indiscutables), purs de toute motivation égoïste et intéressée. La volonté
d’un dieu, le bien de la Nation, « de tous », de l’humanité, du
Progrès, des générations futures, etc.
Au profit de
quelques-uns, plus ou moins nombreux, selon les systèmes (les régimes les plus
stables étant ceux qui récompensent la plus grande proportion possible des
dominés, engendrant ainsi leur collaboration – les plaçant dans un statut
ambivalent de dominés-dominants -, ou à défaut leur passivité, plus ou moins
indifférente), et au détriment de tous les autres.
Ces dominations
(mouvantes, réversibles) engendrent une violence, institutionnelle et
individuelle, qui nourrit un climat constant d’agressions, de défiances et de
rancœurs, s’exprimant par la délinquance, les fraudes en tous genres et à tous
niveaux, les conflits interpersonnels et sociaux, les luttes, contestations,
embrasements, révoltes et guerres. Lorsque ces soulèvements sont assez forts
pour renverser le groupe dirigeant, des redistributions et rééquilibrages
viennent attribuer les pouvoirs de domination à de nouveaux groupes. Qui se
montrent parfois moins avides et inflexibles, plus conciliants et
« égalitaires », dans un premier temps, que leurs prédécesseurs
détrônés. Plus enclins à des « lois sociales », propres à apaiser les
tensions et les frustrations. Immanquablement, les groupes confisquant le
pouvoir à leur profit (ils peuvent être plusieurs et rivaux) tendent à reconstituer
l’exploitation maximale des dominés, et leur oppression, relançant le cycle des
violences.
Une question
centrale, préalable à beaucoup d’autres, est celle de notre positionnement dans
ce schéma : théorique et réel. Nous pouvons énoncer un discours (des
intentions, des « principes), et accomplir des actes qui s’en écartent,
voire les contredisent.
Nous ne sommes pas
« libres » de décider de ce positionnement : nos réflexions,
principes et actes sont inévitablement déterminés (mais pas façonnés
mécaniquement et irréductiblement, parce que nos intérêts et influences sont
multiples, et contradictoires) par notre « place » sur l’ «échiquier » :
le hasard de notre naissance, dans tels ou tels époque, Etat, classe, ethnie,
genre, région, etc., et avec tels ou tels besoins, inclinations, aspirations et
capacités, influence, sans toutefois les définir de façon univoque, nos
possibilités d’observer, analyser, conceptualiser notre situation et les
processus de notre vie dans le monde. De prendre conscience de ce qui se joue
pour nous et les autres, des enjeux : de ce que nous attribuent comme
avantages ou dont nous privent notre place dans la société et la structure
complexe de nos appétences et compétences.
Paramètres
enchevêtrés, interdépendants, mouvants, évolutifs qui peuvent conduire certains
à repérer lucidement les oppressions subies : par nous, et aussi celles
que nous infligeons aux autres, à des degrés divers de responsabilité : source
active, complice plus ou moins impliqué, ou dans le déni, figurant
« passif » … Et à arrêter une attitude : contribuer à perpétuer
le système en vigueur, voire le parfaire (c'est-à-dire l’aggraver, pour ceux
qui en pâtissent), « se contenter » d’en tirer profit (tout en le
« contestant » en paroles, au besoin, si notre
« conscience » nous en inflige le besoin) ; « faire
avec », sans ligne bien déterminée, gérer au mieux nos intérêts, convaincu
de notre impuissance. Ou bien ressentir le besoin de « lutter »,
combattre, avec plus ou moins de véhémence, et d’engagement dans l’action, ce
qui nous apparaît comme des injustices, ou des dangers. Jusqu'à la rébellion
radicale, la lutte contre ce qui nous opprime, au péril de notre tranquillité,
confort, vie.
La dureté
oppressive, répressive et sociale du pouvoir qui régit la société dans laquelle
nous vivons influe fortement sur la direction de nos choix : un régime
plus intransigeant, intrusif, directif, hostile aux libertés individuelles
suscitera chez certains une opposition plus virulente. Les citoyens y ont moins
d’espace pour respirer. C’est le cas des dictatures politiques et religieuses,
et c’est une de leur faiblesse : elles sont de ce fait obligées de
consacrer une part plus conséquente de leurs énergie, temps, richesses et
moyens humains à essayer de contrôler, d’endiguer les colères qu’elles
engendrent. Cet effort stérile finit généralement par les épuiser, et le groupe
au pouvoir par tomber (URSS, Monde arabe, Afrique, dictatures sud-américaines,
etc), quitte à se reconstituer très vite sous une forme à peine remodelée, avec
un personnel parfois très peu différent.
La force des
« démocraties » à l’occidentale, c’est d’appuyer leurs oppressions
sur un consentement plus large : la base des bénéficiaires, susceptibles
de fournir des séides, des complices, ou au moins des témoins passifs, y est
plus étendue. La légitimation par le nombre (c’est la majorité qui
décide : ne fût-elle que la minorité la moins minoritaire) offre une
apparence moins irrationnelle que la « volonté de Dieu ». La
propagande, l’intimidation policière et judiciaire, la répression,
l’emprisonnement voire le meurtre font le reste.
Un peuple qui n’a
pas faim (où, du moins, les affamés sont suffisamment minoritaires), dont les
conditions de vie matérielles satisfont à un seuil suffisant, qu’on distrait
par suffisamment de jeux, spectacles, discours et mythes, est moins enclin à
risquer souffrances et mort pour « changer les choses », même si les
injustices, inégalités et ignominies qu’il constate pourraient l’y pousser.
Les frustrations et
souffrances nées des manques subis et des colères éprouvées face aux injustices
(les souffrances éprouvées par d’autres constituent pour certains une
expérience suffisamment inacceptable pour gâcher les plaisirs que leur propre
situation leur permet), trouvent un exutoire dans divers rituels mis en place à
cet effet : « élections » (au mécanisme précisément organisé
pour que leur pouvoir réel demeure limité, à des questions secondaires ou des
détails : ne modifiant pas, en tout cas, la répartition concrète de la
propriété et des postes de décision) à l’effet symbolique : mimer une
capacité de choisir, même si elle se borne à désigner un nom au sein d’une
liste préétablie (c’est au fond le cas aussi bien pour les pays
« occidentaux » que pour le Parti Communiste chinois). Le
« Peuple » (entité vague à géométrie variable, figure arrangeante de
« tout le monde » et de « tout un chacun » :
ambivalence contradictoire) est déclaré « souverain » au prétexte
qu’il serait « représenté », par des élus qui décident « en son
nom, c'est à dire à sa place.
Un second exutoire
est la « liberté d’expression » : même si elle est très
encadrée, et de plus en plus, réduite par de nombreuses limites, certains se
persuadent que « donner leur avis » constitue une preuve
incontestable d’un « pouvoir », que n’ont même pas bien des habitants
de ce monde, et qu’avaient beaucoup moins nos ancêtres. Même si cette parole un
peu plus libre s’incarne peu dans les réalités de la vie. Elle satisfait au
moins notre vanité, qui s’effarouche vite qu’on veuille « la faire
taire ». Alors qu’il semblerait plus essentiel que ce soient mes actes qui
ne fussent pas entravés.
La plupart de ceux
qu’on spolie en décidant « en leur nom » ne sont pas dupes, ce
subterfuge ne les exempte pas des souffrances, frustrations et colères
engendrées par la loi (recul de l’âge de départ en retraite, baisse des
salaires, hausses des prix, généralisation du chômage, etc) : mais
l’invocation de « L’état de droit », de « l’intérêt
général », comme naguère celle de la Volonté divine, interpose un obstacle
conceptuel à la validation de leur ressentiment, à l’élaboration d’une raison
critique, et donc à la construction de sa collectivisation, phase de
regroupement en nombre des intérêts lésés sans laquelle il est peu d’actions
possibles (d’actions efficaces, productives, instrument véritable de
changements : les coups de poings ou les attentats de groupuscules, les
saccages et violences de franges radicales ne produisent guère qu’une
satisfaction de revanche pour leurs auteurs, le soulagement par la vengeance.
Les dégâts occasionnés dans le camp du pouvoir, limités et éphémères, le
renforcent au contraire dans sa détermination oppressive, et solidifient sa
légitimité répressive chez ses partisans, ainsi que dans les catégories
sceptiques ou critiques, qui se sentent soudain menacées.)
Tous les pouvoirs
n’oppriment pas avec la même intensité, et ils ne se « valent »
pas : certains sont indubitablement plus violents, cruels, meurtriers,
tyranniques et spoliateurs. C’est le profit que retire de la comparaison les
plus « modérés » (les plus timorés, les plus prudents : les plus
habiles. Qui veut exploiter longtemps ménage ses victimes) : les autres
leur servent de repoussoirs, et leur permettent un chantage facile :
« vraiment, vous préférez ces régimes archaïques ? »
Ce choix-là, il est
vite fait. La plupart préfèrent encore se contenter du peu de libertés que
leurs ancêtres ont pu arracher. « L’honneur », ou l’amour propre, est
sauf. Beaucoup ne haïssent pas tant le manque de liberté, que le sentiment de
cette privation. Qu’on les contraigne, mais en leur laissant croire qu’ils sont
à l’origine des décisions qui les oppriment, et le mal leur paraît moindre.
Parce que ce qui leur importe est ailleurs : il y a l’image qu’ils ont
d’eux-mêmes, tout va bien si elle n’est pas trop éraflée, et il y a, qui prime,
le bien-être de leur confort. Et pourquoi serait-il indigne de suivre le schéma
de tout être vivant, peut-être : se plaire aux moments passés ?
Certains ont certes une conscience, qui les incommode s’ils se rendent compte
que leur bien-être n’est pas partagé par tous. Mais une conscience a un prix.
On peut assez souvent trouver des accommodements. La situation des défavorisés
est tout de même meilleure qu’autrefois, et qu’ailleurs dans le monde (que dans
les démocraties occidentales). Ce qui n’est pas faux, sans être non plus
parfaitement ni toujours juste. Le « progrès » demanderait du temps.
De la patience.
Les
« patients », les attentistes, réformateurs infimes ou profiteurs du
moment, n’ont pas tort non plus quand ils se retranchent derrière une modestie
prudente : qui sommes-nous pour croire être capables de « changer le
monde », d’autres s’y sont cassé les dents, fourvoyés en solutions
finalement catastrophiques (déviances autoritaires de l’URSS, du Bloc de l’Est,
Cuba, Chine …). Le révolutionnaire, partisan d’une transformation rapide,
violente et radicale, paraît au mieux naïf, voire complaisant : aveugle à
la complexité des motivations humaines. Il y a toujours un Staline dans l’ombre
d’un Lénine (et il n’est pas sûr, d’ailleurs, que le Bolchévisme, même dans sa
première mouture, ait constitué une chance, un progrès, une amélioration, pour
tout le monde …), un Castro pour monarchiser l’élan d’un Guevara, un Mao pour
transformer les horreurs d’hier en horreurs de demain.
Les
révolutionnaires ont beaucoup promis, beaucoup trahi, causé beaucoup de
souffrances. Les non révolutionnaires aussi.
La question de
notre positionnement est donc complexe. Beaucoup ne se la posent pas, et font
au mieux de leurs intérêts dans la société où ils se trouvent, telle qu’elle
est. Selon leur position, sociale et géographique, ils font carrière, ils font
leurs affaires, s’occupent de leur métier, couple, famille. Ils ont des
voisins, des collègues, des amis : ils essaient de s’en sortir, le mieux
possible. D’améliorer leur ordinaire, leur habitat, leur confort, de perpétuer
et augmenter leurs plaisirs.
« Ce qu’ils en
pensent » (de « la situation » : la politique dans leur
pays, la nature et les méthodes des gouvernants, les problèmes sociaux), c’est
essentiellement histoire de dire, au café ou en famille (ou sur les réseaux sociaux).
Chacun a ses idées sur un certain nombre de problèmes, ne cherche guère à
comprendre celles des autres, s’investit à des degrés divers pour accroître
l’influence de ses convictions. Votes occasionnels, manifestations, pétitions
pour ou contre l’avortement, la contraception, le divorce, l’égalité des droits
des femmes, homosexuels, minorités ethniques, religieuses, les pesticides …
Sujets de conflits, mais surtout de discussions (et
d’engueulades !). En dehors de quelques poignées de militants, d’une cause
ou de la cause adverse, chacun prêchant pour sa paroisse : les femmes pour
les femmes, les homos pour les homos, les noirs pour les noirs, les cathos
contre tout ce qui n’est pas catho : au fond, comme dans tous les
domaines, chacun s’implique là où le guide son intérêt, la plupart des citoyens
du « monde confortable » ne se passionnent pour les débats d’idées,
sociétaux, que verbalement. Ou pas du tout.
La position
initiale et l’histoire de chacun motive son positionnement. Il est plutôt
intuitif, et très tôt pointé par le marxisme, que, globalement, les
« riches » seront moins enclins à souhaiter, et encore moins à agir
pour cela, que les rapports de forces changent. Il est « humain », il
semble logique que celui à qui une situation profite ait envie de la proroger,
ou en tout cas mette peu d’énergie ou de moyens réels à contribuer à la
transformer. La tiédeur des réformes socialistes en est une bonne illustration :
sur les questions morales, sociétales, on s’enorgueillit d’avoir aboli la peine
de mort, dépénalisé l’homosexualité, et ce n’est pas rien. C’est infiniment
plus que le conservatisme de la frange plus radicale de la bourgeoisie,
arcboutée, elle, sur ses « valeurs » (croyances) et avantages. Mais
rien de déterminant : rien qui change en profondeur (malgré, tout de même,
la réduction du temps de travail, ou celle de l’âge de la retraire :
progrès déjà insupportables aux possédants les plus avides – les moins prudents
…-, qui se sont empressés d’annuler ces améliorations modestes) « l’ordre
social », rebatte et redistribue les cartes, les revenus, la répartition
des richesses, les moyens d’y parvenir, voire l’existence même de catégories de
citoyens. D’accès au bien-être.