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vendredi 11 juillet 2025

La jeune fille et la louve

 

Ils l’ont mis sous verre. Ça foisonne. Ils l’ont mis sous verre, mais ça foisonne quand même. Ça pullule. Sous la forêt des grands troncs sombres. Dans un coin, ça fait la fête. Ça rigodule et ça pépie entre couleurs, tulipes rouges, champignons écarlates ou dorés, tiges vertes, myriades mordorées, coroles multicolores. Tout un entrelacs de branches et de lianes. Au commencement, c’était l’espace vide, et profond comme un océan, seuls quelques points d’énergie épars, le commencement d’une louve qui ne sait pas comment elle va faire. Elle est bien seule, la louve, empêtrée dans ses constellations. Il n’y a rien d’autre qu’elle, pour le moment.

Probable que ça mijote pendant quelques éternités. Dans le chaudron du diable, dans le ventre de ce qui est à naître. Ça essaie des formes, ça tente des substances blanchâtres, c’est du chaos où pointent à peine quelques tentatives de couleur. Une première fontaine de bulles joyeusement colorées, la première musique, sous les incertitudes de la caverne. Ça hésite. Ça n’est pas sûr de vouloir vivre, vivre, c’est bien des responsabilités, bien des espoirs, bien des craintes de ne pas pouvoir. Ça se demande si ça en vaut la peine, toutes les peines.

Ça décide de ne pas décider. De laisser faire, de laisser aller, ça lâche le mouvement, les premières pousses, les poussées de la substance et des couleurs, qui s’enfoisonnent et se démultiplient, puis ça fait des coroles heureuses à l’abri des troncs protecteurs. Et la petite fille bat des mains de tout ce monde en joie qui s’entremêle, elle ne sait pas encore si elle va devenir louve, ou une jeune femme, ou tout autre chose. Peu importe, sous la forêt.

lundi 26 mai 2025

L'étang noir

 

Pourquoi écrire, pourquoi ne pas écrire ?

 

Quand t’as les boules. Quand il faut que tu leur signales. Ça changera rien. Ils s’en foutent. Leur « engagement », c’est de la rigolade, pour faire genre, genre concerné, qui s’en fout pas, à gueuler à brandir, bannières et pancartes, défilements en rangs serrés, jouissance d’avoir raison, d’être du bon côté, de l’Histoire, du manche, les résultats ils s’en foutent, y en a pas ils font rien pour, ils s’en branlent, c’est juste pour être fiers, Voyez ! On l’a fait, on était là, on s’est « opposés », peut rien nous reprocher.

Je sais bien. Ça leur va comme ça, au fond, juste le plaisir de s’en plaindre, c’est plus simple que d’agir pour de vrai : on aime les Héros, qui prennent le maquis, et puis rendent leurs armes quand c’est fini, rentrent chez eux, font comme si c’était réglé, on cherche pas trop les pourquoi. On célèbre la libération et on se dit à la prochaine, contents de soi.

Je sais bien. Toi non plus ça sert à rien. T’as bien le droit de faire comme eux, péter un bon coup, ça soulage (« Mon Dieu ! Que cet homme est vulgaire ! », se récrie la baronne).

Révolte à deux balles. Tu gueules pour gueuler. Ça fait s’envoler un jet de cormorans, ou d’autre chose, tu connais mal les oiseaux, même pas sûr que ça soulage, l’étang noir toujours aussi désert, y a vraiment personne dans ces forêts, c’est sinistre, au moins ils sont pas là à venir te faire chier, avec leurs règlements, leurs manies, leurs lubies, leurs exigences, leurs certitudes, leurs excommunications, et leurs considérations au ras de la piste de danse

Tu crois valoir mieux qu’eux ?

Mais c’est quoi, cette vision, t’es devenu comme eux ? « Valoir mieux », évaluer, classer, faire des palmarès, podiums, tu crois que c’est ça qui compte ? On s’en fout, de « comparer », savoir qui est plus honorable, plus vertueux, plus révolutionnaire, la seule question c’est qu’est-ce qu’on peut y faire ?

A quoi ?

Justement, c’est la question.

En tout cas, fais gaffe au pavé dans la mare. Des fois, ça éclabousse.

Tu parles ! Y a personne, dans cette forêt, qui veux-tu qui le remarque ? En vrai, ils s’en foutent, ils grognent un peu pour la forme, ils te classent dans les « originaux », les bizarres, les agités du carafon, mais ils voient bien que tu tenteras rien de sérieux, t’es pas le genre à prendre des risques, tout péter : ça sert à rien, ils réparent derrière toi en un tournemain, ils font marcher les assurances, et t’oublient le jour même, et c’est pour toi les emmerdes, t’as gâché le peu de plaisirque t’avais, pour que dalle. L’héroïsme, c’est pour les cons. Les prétentieux. Qui croient qu’ils peuvent, qu’ils vont, qu’il faut sauver le monde. Pauvres pommes ! Sauve-toi toi-même, si tu peux, s’il y a quelque chose à sauver. Un peu d’amour, au fond de lits secrets, un peu de chaud de peau et de tendresse, si tu as eu la chance d’en trouver.

L’étang est noir, et le jour baisse.

samedi 29 mars 2025

Des deux côtés du Pont du Temps

 

                                                              

 

 

Ce n’est pas nouveau. Depuis la Préhistoire, que tu les vois passer, tout autour. Devant l’entrée du lycée, comme un benêt, tu regardes, tu les vois. Tout ça reste assez mystérieux. Tu voudrais bien comprendre, tu n’es pas sûr d’en avoir envie, pas sûr que ce soit possible, ni même nécessaire : l’envie quand même de les rejoindre, traverser la vitre ?

Tu as changé de corps, c’est toujours le même ciel plutôt bleu parsemé de nuages, ni grand beau temps ni orage, un entre deux, toujours quelque chose d’intermédiaire, ni Enfer ni Idéal, la vérité avant-dernière : tu ne les rejoindras pas, tu en es à peu près sûr, maintenant Hypothèse : ils existent sur un autre plan de réalité. Dick en a parlé, Sturgeon, aussi, et bien d’autres, donc c’est tout à fait plausible, et tu n’as pas à te justifier.

De temps en temps, dans leur course circulaire, mécanique, ininterrompue, ils se tournent vers toi, ils semblent t’apercevoir, être conscients que tu existes Bien sûr c’est parfaitement impossible

Ils te font un sourire Ça ressemble à un sourire, les lèvres étirées, comme une étincelle dans les yeux. Mais tu sais bien que ça n’est pas vrai, la seconde d’après leur prunelle s’éteint, ils rejoignent leur course aveugle.

Devant le lycée, tu te demandes ce qu’elle sera, ta vie, comment ça sera possible Impossible. Tu es tenté de la rejoindre, tu imagines. De l’autre côté du pont du Temps, tu te regardes les regarder, tu te demandes : ce qu’elle sera, ta vie Ce qu’elle a été

vendredi 7 février 2025

La lune du loup

 

                                                           La lune du loup

 

Je suppose que le téléphone a sonné vers quatre heures cette nuit-là. On attendait la nouvelle. Marie-France était partie. Son esprit. Ce qu’il en restait, le peu qu’il en restait, les derniers fragments de son identité, s’était définitivement séparé de son corps. Dissous dans l’air épais d’une chambre déserte. Je suppose qu’on voyait les lumières oscillantes du monitoring. Le corps s’est détendu, inerte, soulagé de son fardeau, tout ce qui reste d’une vie de femme, après. Et son nom. Et les souvenirs. C’est comme si l’être se cassait en deux. Du côté obscur, invisible, inaccessible, la fonction vitale, l’esprit, l’identité, le sujet, désirant et agissant. De notre côté, tangible et matériel, le « corps », assemblage inutile désormais d’organes et de muscles, d’os, de tendons, rendus à la stricte dimension de la matière. Rien. L’apparence de Marie-France, quelque chose comme son image. Un avant et un après. Un avant, de souvenirs, d’images en mouvement, son regard, sa voix, ses paroles, qui perdurent. Et un après sans après. Ça a cessé. On ne sait pas quoi, au juste, on dit « la vie » faute de mieux, l’impuissance des mots à rendre compte du réel, qui rassurent. La fin des possibles. C’est cette fracture, ce moment de bascule, que nous nommons : mort. Un mot, comme le bruit sourd d’une porte qui se referme. On ne se reverra plus, on ne fera plus ensemble, les repas joyeux partagés, avec toutes les filles, et les gendres, et les enfants, les promenades, et c’est cela qui fait peine, on n’accepte pas, on voudrait se rebeller, on est impuissant. Il faut laisser derrière nous celle avec qui nous aimions être, il faut laisser l’ombre descendre en nous, le silence, juste cette ombre que les mots essaient de remplir, d’effacer. Laisser la mère avec le père, devenir souvenirs, images de moments, rires de joie et de fêtes, qui perdurent, il reste ça, pendant que les filles et les gendres, et les enfants, et les amis, retraversent le labyrinthe des tombes, leurs bras qui se frôlent et leurs voix qui murmurent leur font une barrière de tendresse contre la peine, contre la perte, il leur reste ça, tous ces souvenirs, tous ces moments qui ont été vécus, et toute cette vie qu’ils ont à inventer, encore, de nouveau. Après la lune du loup.

Monde idéal

 

Monde idéal

 

Je sais un monde, ma sœur,

Tout empli de beautés et de grâces.

Là, tout n’est que luxe, calme et volupté.

Les jours y sont pareils à de longues fiançailles,

Les rires avec l’amour dansent

D’infinies farandoles sous des soleils sereins

Les sens et le désir y sont le seul office,

Aimer, la seule tâche,

Et célébrer le jour, et la vie, le bonheur.

La beauté, la jouissance,

Toutes les voluptés

Occupent chaque jour.

 

Les guerres ont cessé, faute de combattants,

Tout n’est que paix, bonheur et volupté.

On n’y voit ni la haine, ni l’envie,

Car aucun n’est privé de ce dont d’autres jouissent.

Nul ne broie sous sa loi les désirs de ses frères :

Le fort fait de sa force un rempart pour le faible,

Si l’un parfois s’égare,

Tous vont à son secours.

Des baisers, des caresses

Adoucissent les peines,

On fait aux affligés

Des ailes de tendresse.

A rien nul n’est contraint,

Chacun de ses talents fait librement l’offrande

Et recueille le fruit de l’industrie de tous.

Aucune vérité

Ni aucune croyance

Ne prétend expliquer

Ce que serait le monde :

Il est,

Ce que nous en vivons,

Rêve heureux, songe amer,

Chemin couvert de roses ou parsemé d’épines

 

C’est un monde, ma sœur,

Où les amants se donnent, innombrables et doux

Comme les nuits,

Où le frère soutient le frère,

Où nul n’est étranger.

Où nulle vaine gloriole

Ne vient ternir la paix

 

Les parfums et les fleurs

Tournent dans l’air du soir,

Valse mélancolique et langoureux vertige

 

Un tel monde, ma sœur,

N’existe pas ?

C’est qu’il nous reste, alors,  

A l’inventer

 

                                                               Psah