« Débat » récurrent, et pour moi dénué d’intérêt : la question
me paraît mal posée, et pas celle qui compte. Plutôt que « Un truc fait avec
une IA, est-ce que ça peut être de l’art ? », les questions antérieures
que ça soulève, c’est :
- Mais au fait, c’est quoi, « l’art » ?
- Et qui décide de ce que c’est ?
- Et ça change quoi, d’attribuer à ceci la
mention « Art », et pas à cela ?
- Quels sont les enjeux ? Comment on
sait si une œuvre est « belle », réussie, digne d’intérêt, « de
qualité », qui est légitime et a compétence pour en juger (les « connaisseurs »,
« spécialistes », « gens de goût », « cultivés » … ?)
Le développement des IA nous amène en fait à interroger et à repréciser nos
conceptions de l’art. C’est un débat récurrent tout au long de l’évolution des
techniques : qu’est-ce qui est « art », et sur quels critères en
apprécions-nous la « valeur » ?
Beaucoup pensent, c’est une objection qu’on entend souvent, qu’un tableau,
une photo ou une musique conçus grâce à l’IA ne serait pas de l’art, mais une
sorte de faux : ce qui pose la question du « faux » en art, sur
quoi se fonde notre définition de la créativité ?
Une définition restrictive réduit l’acte de création à sa dimension
originale, et à sa performance technique.
Lorsque la photo est inventée, on récuse d’abord sa nature artistique au
prétexte que, contrairement à la peinture, l’artiste n’a plus à démontrer sa
maîtrise du pinceau, et qu’il se contenterait de « reproduire » une
réalité existante, dont il n’est pas l’inventeur.
En fait, la question technique est déplacée de la maîtrise du geste à celle
de l’appareil qu’il utilise : ses choix de focale, de cadrage,
d’exposition, etc, et tout ce qu’il mettra en œuvre lors des différentes étapes
du tirage. Le pinceau, le fusain, la craie, le grattoir, etc sont déjà des
instruments qui produisent, médiatisent la forme conçue par le créateur.
De même qu’en musique, c’est l’instrument qui produit les sons, et le
musicien doit en maîtriser les possibilités. On a en son temps reproché aux
synthés de n’être pas de « vrais instruments », parce qu’il n’y a pas
de cordes à pincer avec la main, ni de tuyau auquel confronter son souffle,
lorsque le synthé « reproduit » les sons d’une guitare ou d’un saxo.
Ce serait « trop facile », et encore plus quand « il
suffit » de tracer des notes sur une partition virtuelle que la machine
transforme en sons.
C’est réduire la création à une performance physique, ne l’évaluer qu’à
l’aune de la virtuosité.
Il me semble que ce qui compte est ailleurs, et que les doutes et les
critiques d’un art « assisté par une machine » (ce qui est le cas de
quasiment toutes les formes artistiques) devraient interroger d’autres aspects.
On peut inclure l’acte d’écriture : est-ce que l’écrivain
« triche », et est-ce que son « mérite » est moins grand
s’il s’aide d’un traitement de textes (avec correcteur orthographique, forme
moderne et en partie automatisée du dictionnaire), voire d’une IA qui se
substituerait à son inventivité stylistique ?
Une critique qui me paraît plus pertinente est celle qui porterait sur le
résultat : un art fabriqué par une machine (mais sur les injonctions
et selon les critères d’un humain) peut-il être « beau », ou digne
d’intérêt ? Est-ce qu’on ne risque pas de n’aboutir qu’à des produits
formatés, tous semblables, et vides d’intérêt ?
Quand on produit un son d’instrument à vent avec un synthé, on perd toute
la corporalité du souffle, toutes les nuances que peut sculpter du son le
musicien. C’est affaire, en fait, de progrès technique : les nouveaux sons
synthétiques ont gagné en complexité.
A supposer même qu’ils restent « inférieurs » sur le plan des
harmoniques, l’enjeu esthétique s’est en fait déplacé : ce sont d’autres
sons que le créateur est en mesure d’assembler. On peut leur préférer les sons
« naturels » : c’est affaire de goût. Il y a bien création,
invention harmonique. La question de l’éventuelle pauvreté, banalité d’une
œuvre musicale, plastique ou littéraire se pose indépendamment de sa technique
de production : il y a une multitude de romans très vides, dépourvus de
style, bourrés de clichés et au contenu niais, qui ont été écrits par des
humains, et dont une grande partie du public se satisfait d’ailleurs ...
La question que poserait un roman ou un poème écrits avec (et non par)
une IA serait de savoir s’ils peuvent être « bons » (et selon quels
critères), et quel gain j’aurais à écrire une œuvre commandée à une IA plutôt
qu’en en inventant moi-même chaque phrase.
Dans le cas d’une dissertation, ou d’un article de presse, d’une notice
technique, etc : l’IA peut-elle faire aussi bien qu’un humain ?
Quand un étudiant fait rédiger son devoir par ChatGPT, le problème qu’on
observe est celui de la pauvreté en information et en réflexion : l’IA
n’est (pour l’instant, et dans les versions accessibles au grand public) capable
que d’un assemblage de phrases générales, creuses, souvent dans un style pompeux,
et incluant possiblement des erreurs de connaissances que l’étudiant n’est pas
capable de détecter.
L’élève qui ne pense pas lui-même sa dissertation (de même qu’il se
contentait depuis longtemps d’imprimer la page Wikipedia en lieu et place de la
recherche demandée) est essentiellement fautif par son échec quant au résultat
attendu : le but de son exercice n’était pas la production d’un texte,
mais l’entraînement de ses facultés de raisonnement et de rédaction, qui n’a
pas eu lieu. Ce serait comme faire faire son entraînement musculaire par (et
non pas avec) une machine : le but de l’accroissement de la masse
musculaire, et corollairement les bénéfices cardiaques et articulaires, n’est
pas atteint.
Le « mérite » me paraît un critère sans intérêt ni
signification : c’est le résultat atteint qui compte. Une œuvre laide ou
banale le reste, qu’elle soit produite à l’aide d’une machine ou par un humain
seul.
Les photos retouchées ou les tableaux que je me suis amusé à faire avec
Gemini ne me posent pas le problème de savoir si c’est de l’art, ou dans
quelle mesure j’en suis l’auteur : c’est bien le cas, c’est bien moi qui
ai mis en œuvre un processus de création d’un artefact qui n’existait pas
auparavant, et selon les instructions que j’ai choisies. Mais celui des limites
imposées par l’ « instrument » : l’IA me fournit un costume de
pirate ou un décor préhistorique sur lesquels j’ai peu de contrôle, contrairement
à ce que pourrait un peintre qui choisirait chaque forme, couleur, texture.
Même chose pour la musique : je n’ai pas pu décider de chaque choix
rythmique, ajouter tel instrument, écrire chaque segment de la mélodie. J’ai
bien créé de la musique, le son m’en a paru plutôt agréable, mais ma créativité
a été bridée par tous les paramètres que je n’ai pas eu à décider. Encore
peut-on supposer que c’est une « simple » question de sophistication
de l’outil (qui n’est qu’un outil comme un piano, un pinceau) : que des IA
plus performantes me permettent de réellement transcrire en sons les mélodies
que j’ai dans la tête. Auquel cas l’instrument aura rempli le rôle qui est le
sien : agir sur le réel pour matérialiser mon imaginaire.
A l’inverse, l’interrogation (le procès !) de savoir si une production
(avec IA) « est de l’art », peut être retournée à l’encontre de ce
qui est généralement considéré comme tel (par qui … ?), et que certains ne
pensent même pas à mettre en doute : qu’il paraîtrait béotien d’oser
mettre en doute : affaire de prestige, les initiés, l’ « élite »,
ricanent des réactions de rejet par le peuple grossier et ignorant d’œuvres contemporaines.
Thèmes abordés dans Art, de Yasmina Resa, ou Musée haut, musée bas
de Jean-Michel Ribes, ou encore Le Goût des autres d’Agnès Jaoui.
On est censé se prosterner, ou exulter, sous peine de relégation au rang d’obtus
vulgaire, devant Pollock ou Bacon, les monochromes de Klein, et tant d’autres,
comme désormais devant les Impressionnistes, objets de sarcasmes en leur temps.
Il y aurait en permanence une sorte de tribunal, transcendant, invisible,
qui saurait, qui trancherait : ceci est bon, digne d’intérêt,
remarquable, et cela ne vaut rien. N’est pas de l’art. Tribunal
succédant à d’autres, tout aussi affirmatifs et décisifs, quitte à annuler et
inverser l’arrêt des précédents. La « bonne société » faisait des
gorges chaudes de ces peintres « malhabiles » qui lançaient l’impressionnisme,
elle en fait désormais des butors qui trouveraient Monet laid ou sans intérêt. Le
Bourgeois Gentilhomme, déjà, s’enquérait avec inquiétude de savoir si « les
personnes de qualité portent les fleurs [sur leur costume] en en-bas ».
Voilà l’enjeu. Il faut en être. Pouvoir croire qu’on en est :
des gens cultivés, estimables, qui savent ce qui a de la valeur et ce
qui n’en a pas. Etre reconnu comme tel, chaîne transitive de cooptation, et
pour cela, dire ce qu’il faut, ressentir et penser comme il faut.
Je trouve La Joconde laide et sans intérêt. Et de même, une grande
partie des œuvres contemporaines. Leur notoriété, fondée sur la répétition
panurgique de la vénération qu’on est censé vouer à ces Saintes Reliques, et la
spéculation marchande. Je trouve que mon avis n’a pas plus d’intérêt, mais pas
moins, que celui de n’importe qui d’autre, amateur, « connaisseur »
ou simple promeneur égaré. En fait, on s’en fout. De savoir « si c’est de
l’art », ou « si c’est beau », et qui pense que oui ou que non.
Ces « débats » servent juste à « se compter », faire
des camps, mener bataille contre « les autres », se forger une « identité »
sociale, une « réputation », une image …
Ce qui m’importe, c’est l’art qui me touche, me nourrit, pas « meilleur »
qu’un autre, pas pire non plus : pour aller vers lui, et signaler à d’autres
l’agrément de mon expérience, occasion pour eux d’en vivre une également, ou
pas.
C’est aussi celui qui m’indiffère, voire me rebute, et que quelqu'un d’autre
me dit apprécier : occasion de sortir de la complaisance pour ses goûts
spontanés, de découvrir autre chose, d’étendre la palette de ses plaisirs. Mais
pure liberté : ni obligation ni nécessité. Possibilité : éventualité,
choix. Que nul ne croie pouvoir m’assigner.
Celui qui dit : « ce livre, ce film, cet artiste est génial (ou
nul)» insulte, peut-être sans s’en rendre compte, tout à l’évidence de son
égocentrisme, tous ceux qui n’auront pas ressenti et pensé comme lui. Il se
place en souverain juge, maître des sentences esthétiques. Il méconnaît que ce
qui l’enchante peut répugner à son voisin, et de façon tout aussi légitime. Il impose
sa préférence comme les tribunaux religieux imposaient à tous la folie de leurs
croyances et de leurs lois. Il imagine sa sensibilité et ses critères
universels. Il ignore naïvement la longue histoire des revirements en matière d’art.
Etrangement, universaliser son expérience personnelle (fût-elle partagée
par d’autres, et de ce fait objectivée), passer du « j’aime beaucoup / ou
je déteste ceci » à « Un tel est un grand auteur » (on lit souvent,
dans une certaine presse : « un auteur majeur, incontournable »,
« l’un des grands auteurs du siècle » … ! Méprisante et piteuse
prétention), c’est finalement faire l’inverse de ce qu’on semble (ou croit)
entreprendre : communiquer. On va à la rencontre de l’autre, pour lui dire
ce qu’on pense, partager avec lui un sentiment, une expérience, et on l’agresse :
on lui assène une « vérité » qui court le risque de contredire la
sienne. C’est une sorte de colonisation esthétique ou intellectuelle. « Voilà
ce que tu dois penser, croire, voilà ce qui fait article de foi, et nullement
de sujet de débat. Telle est la réalité : ce que j’en vois ».
Et certains s’étonnent de susciter l’indignation, la même véhémence en
retour.
Un collègue enseignant décrétait que Cyrano de Bergerac (que je
donnais à étudier à mes Première), « ce n’est pas du théâtre ». Autant
dire que je ne connaissais rien à la littérature, ni à mon métier, pour avoir
commis un choix aussi aberrant. Un autre fat, dans un cours de Littérature
comparée, que Les Chroniques Martiennes (de Bradbury), « ce n’est
pas de la littérature ». Quelqu'un, à qui je disais avoir apprécié un film,
que « ce n’était pas du cinéma ».
Heureux Elus, à qui Dieu a confié, comme à Moïse ce qu’était la Vrai
Religion, ce que sont le vrai théâtre, la vraie littérature, le vrai cinéma.
Nous ferions mieux, souvent, de ne pas discuter. Pourquoi, au fait, tenons-nous
à donner notre avis ? Pourquoi souhaiterions-nous connaître celui de l’autre ?
Bien de pénibles disputes seraient évitées, si nous ne nous complaisions pas à nous
faire les Croisés de nos convictions.
Je vois deux raisons valables d’échanger avec quelqu'un nos avis sur ce que
nous avons apprécié ou pas aimé, ou qui nous semble faux, critiquable : donner
à l’autre, et recevoir de lui, le fruit de nos expériences, pour ce qu’il vaut,
et pour ce que nous pourrons en faire. Et mettre nos représentations à l’épreuve
du jugement de l’autre : à la condition que nous en ayons l’un et l’autre
le désir et le projet ; et la capacité d’entendre et dire des idées
contraires peut-être à celles de l’autre, sans en éprouver colère ni hostilité.
Faute de quoi, il ne peut y avoir échange, les conditions ne sont pas
réunies. Mais polémique, invectives. Eprouvantes, et stériles.
Faux débats. Vrais affrontements narcissiques. Utilité, pour qui se pose
une question, de s’interroger sur ce qui motive cette question, ce qu’elle
recouvre, ses enjeux. Ce qu’on fera des réponses qu’on mettra éventuellement au
jour. Ce qu’on en a à faire.