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lundi 24 août 2026

Principes politiques de la domination : Ie Partie : conflits et oppressions

 


 

Nos désirs, nos intérêts et nos volontés s’opposent, et nous placent en conflit à tout moment. S’établissent des rapports de forces, des stratégies d’alliances provisoires de convergences : de classes, sexes, « races », territoires, pays, etc.

Une « démocratie » n’est qu’une dictature du nombre : la volonté de la minorité la plus nombreuse, souvent influencée ou manipulée par celle de groupes (classe, religion, idéologie), s’imposent (ou s’y essaient) à toutes les autres.

Chaque pouvoir justifie, légitime, sanctifie les contraintes qu’il impose par des « principes » présentés comme transcendants, impératifs (indiscutables), purs de toute motivation égoïste et intéressée. La volonté d’un dieu, le bien de la Nation, « de tous », de l’humanité, du Progrès, des générations futures, etc.

Au profit de quelques-uns, plus ou moins nombreux, selon les systèmes (les régimes les plus stables étant ceux qui récompensent la plus grande proportion possible des dominés, engendrant ainsi leur collaboration – les plaçant dans un statut ambivalent de dominés-dominants -, ou à défaut leur passivité, plus ou moins indifférente), et au détriment de tous les autres.

Ces dominations (mouvantes, réversibles) engendrent une violence, institutionnelle et individuelle, qui nourrit un climat constant d’agressions, de défiances et de rancœurs, s’exprimant par la délinquance, les fraudes en tous genres et à tous niveaux, les conflits interpersonnels et sociaux, les luttes, contestations, embrasements, révoltes et guerres. Lorsque ces soulèvements sont assez forts pour renverser le groupe dirigeant, des redistributions et rééquilibrages viennent attribuer les pouvoirs de domination à de nouveaux groupes. Qui se montrent parfois moins avides et inflexibles, plus conciliants et « égalitaires », dans un premier temps, que leurs prédécesseurs détrônés. Plus enclins à des « lois sociales », propres à apaiser les tensions et les frustrations. Immanquablement, les groupes confisquant le pouvoir à leur profit (ils peuvent être plusieurs et rivaux) tendent à reconstituer l’exploitation maximale des dominés, et leur oppression, relançant le cycle des violences.

Une question centrale, préalable à beaucoup d’autres, est celle de notre positionnement dans ce schéma : théorique et réel. Nous pouvons énoncer un discours (des intentions, des « principes), et accomplir des actes qui s’en écartent, voire les contredisent.

Nous ne sommes pas « libres » de décider de ce positionnement : nos réflexions, principes et actes sont inévitablement déterminés (mais pas façonnés mécaniquement et irréductiblement, parce que nos intérêts et influences sont multiples, et contradictoires) par notre « place » sur l’ «échiquier » : le hasard de notre naissance, dans tels ou tels époque, Etat, classe, ethnie, genre, région, etc., et avec tels ou tels besoins, inclinations, aspirations et capacités, influence, sans toutefois les définir de façon univoque, nos possibilités d’observer, analyser, conceptualiser notre situation et les processus de notre vie dans le monde. De prendre conscience de ce qui se joue pour nous et les autres, des enjeux : de ce que nous attribuent comme avantages ou dont nous privent notre place dans la société et la structure complexe de nos appétences et compétences.

Paramètres enchevêtrés, interdépendants, mouvants, évolutifs qui peuvent conduire certains à repérer lucidement les oppressions subies : par nous, et aussi celles que nous infligeons aux autres, à des degrés divers de responsabilité : source active, complice plus ou moins impliqué, ou dans le déni, figurant « passif » … Et à arrêter une attitude : contribuer à perpétuer le système en vigueur, voire le parfaire (c'est-à-dire l’aggraver, pour ceux qui en pâtissent), « se contenter » d’en tirer profit (tout en le « contestant » en paroles, au besoin, si notre « conscience » nous en inflige le besoin) ; « faire avec », sans ligne bien déterminée, gérer au mieux nos intérêts, convaincu de notre impuissance. Ou bien ressentir le besoin de « lutter », combattre, avec plus ou moins de véhémence, et d’engagement dans l’action, ce qui nous apparaît comme des injustices, ou des dangers. Jusqu'à la rébellion radicale, la lutte contre ce qui nous opprime, au péril de notre tranquillité, confort, vie.

La dureté oppressive, répressive et sociale du pouvoir qui régit la société dans laquelle nous vivons influe fortement sur la direction de nos choix : un régime plus intransigeant, intrusif, directif, hostile aux libertés individuelles suscitera chez certains une opposition plus virulente. Les citoyens y ont moins d’espace pour respirer. C’est le cas des dictatures politiques et religieuses, et c’est une de leur faiblesse : elles sont de ce fait obligées de consacrer une part plus conséquente de leurs énergie, temps, richesses et moyens humains à essayer de contrôler, d’endiguer les colères qu’elles engendrent. Cet effort stérile finit généralement par les épuiser, et le groupe au pouvoir par tomber (URSS, Monde arabe, Afrique, dictatures sud-américaines, etc), quitte à se reconstituer très vite sous une forme à peine remodelée, avec un personnel parfois très peu différent.

La force des « démocraties » à l’occidentale, c’est d’appuyer leurs oppressions sur un consentement plus large : la base des bénéficiaires, susceptibles de fournir des séides, des complices, ou au moins des témoins passifs, y est plus étendue. La légitimation par le nombre (c’est la majorité qui décide : ne fût-elle que la minorité la moins minoritaire) offre une apparence moins irrationnelle que la « volonté de Dieu ». La propagande, l’intimidation policière et judiciaire, la répression, l’emprisonnement voire le meurtre font le reste.

Un peuple qui n’a pas faim (où, du moins, les affamés sont suffisamment minoritaires), dont les conditions de vie matérielles satisfont à un seuil suffisant, qu’on distrait par suffisamment de jeux, spectacles, discours et mythes, est moins enclin à risquer souffrances et mort pour « changer les choses », même si les injustices, inégalités et ignominies qu’il constate pourraient l’y pousser.

Les frustrations et souffrances nées des manques subis et des colères éprouvées face aux injustices (les souffrances éprouvées par d’autres constituent pour certains une expérience suffisamment inacceptable pour gâcher les plaisirs que leur propre situation leur permet), trouvent un exutoire dans divers rituels mis en place à cet effet : « élections » (au mécanisme précisément organisé pour que leur pouvoir réel demeure limité, à des questions secondaires ou des détails : ne modifiant pas, en tout cas, la répartition concrète de la propriété et des postes de décision) à l’effet symbolique : mimer une capacité de choisir, même si elle se borne à désigner un nom au sein d’une liste préétablie (c’est au fond le cas aussi bien pour les pays « occidentaux » que pour le Parti Communiste chinois). Le « Peuple » (entité vague à géométrie variable, figure arrangeante de « tout le monde » et de « tout un chacun » : ambivalence contradictoire) est déclaré « souverain » au prétexte qu’il serait « représenté », par des élus qui décident « en son nom, c'est à dire à sa place.

Un second exutoire est la « liberté d’expression » : même si elle est très encadrée, et de plus en plus, réduite par de nombreuses limites, certains se persuadent que « donner leur avis » constitue une preuve incontestable d’un « pouvoir », que n’ont même pas bien des habitants de ce monde, et qu’avaient beaucoup moins nos ancêtres. Même si cette parole un peu plus libre s’incarne peu dans les réalités de la vie. Elle satisfait au moins notre vanité, qui s’effarouche vite qu’on veuille « la faire taire ». Alors qu’il semblerait plus essentiel que ce soient mes actes qui ne fussent pas entravés.

La plupart de ceux qu’on spolie en décidant « en leur nom » ne sont pas dupes, ce subterfuge ne les exempte pas des souffrances, frustrations et colères engendrées par la loi (recul de l’âge de départ en retraite, baisse des salaires, hausses des prix, généralisation du chômage, etc) : mais l’invocation de « L’état de droit », de « l’intérêt général », comme naguère celle de la Volonté divine, interpose un obstacle conceptuel à la validation de leur ressentiment, à l’élaboration d’une raison critique, et donc à la construction de sa collectivisation, phase de regroupement en nombre des intérêts lésés sans laquelle il est peu d’actions possibles (d’actions efficaces, productives, instrument véritable de changements : les coups de poings ou les attentats de groupuscules, les saccages et violences de franges radicales ne produisent guère qu’une satisfaction de revanche pour leurs auteurs, le soulagement par la vengeance. Les dégâts occasionnés dans le camp du pouvoir, limités et éphémères, le renforcent au contraire dans sa détermination oppressive, et solidifient sa légitimité répressive chez ses partisans, ainsi que dans les catégories sceptiques ou critiques, qui se sentent soudain menacées.)

Tous les pouvoirs n’oppriment pas avec la même intensité, et ils ne se « valent » pas : certains sont indubitablement plus violents, cruels, meurtriers, tyranniques et spoliateurs. C’est le profit que retire de la comparaison les plus « modérés » (les plus timorés, les plus prudents : les plus habiles. Qui veut exploiter longtemps ménage ses victimes) : les autres leur servent de repoussoirs, et leur permettent un chantage facile : « vraiment, vous préférez ces régimes archaïques ? »

Ce choix-là, il est vite fait. La plupart préfèrent encore se contenter du peu de libertés que leurs ancêtres ont pu arracher. « L’honneur », ou l’amour propre, est sauf. Beaucoup ne haïssent pas tant le manque de liberté, que le sentiment de cette privation. Qu’on les contraigne, mais en leur laissant croire qu’ils sont à l’origine des décisions qui les oppriment, et le mal leur paraît moindre. Parce que ce qui leur importe est ailleurs : il y a l’image qu’ils ont d’eux-mêmes, tout va bien si elle n’est pas trop éraflée, et il y a, qui prime, le bien-être de leur confort. Et pourquoi serait-il indigne de suivre le schéma de tout être vivant, peut-être : se plaire aux moments passés ? Certains ont certes une conscience, qui les incommode s’ils se rendent compte que leur bien-être n’est pas partagé par tous. Mais une conscience a un prix. On peut assez souvent trouver des accommodements. La situation des défavorisés est tout de même meilleure qu’autrefois, et qu’ailleurs dans le monde (que dans les démocraties occidentales). Ce qui n’est pas faux, sans être non plus parfaitement ni toujours juste. Le « progrès » demanderait du temps. De la patience.

Les « patients », les attentistes, réformateurs infimes ou profiteurs du moment, n’ont pas tort non plus quand ils se retranchent derrière une modestie prudente : qui sommes-nous pour croire être capables de « changer le monde », d’autres s’y sont cassé les dents, fourvoyés en solutions finalement catastrophiques (déviances autoritaires de l’URSS, du Bloc de l’Est, Cuba, Chine …). Le révolutionnaire, partisan d’une transformation rapide, violente et radicale, paraît au mieux naïf, voire complaisant : aveugle à la complexité des motivations humaines. Il y a toujours un Staline dans l’ombre d’un Lénine (et il n’est pas sûr, d’ailleurs, que le Bolchévisme, même dans sa première mouture, ait constitué une chance, un progrès, une amélioration, pour tout le monde …), un Castro pour monarchiser l’élan d’un Guevara, un Mao pour transformer les horreurs d’hier en horreurs de demain.

Les révolutionnaires ont beaucoup promis, beaucoup trahi, causé beaucoup de souffrances. Les non révolutionnaires aussi.

La question de notre positionnement est donc complexe. Beaucoup ne se la posent pas, et font au mieux de leurs intérêts dans la société où ils se trouvent, telle qu’elle est. Selon leur position, sociale et géographique, ils font carrière, ils font leurs affaires, s’occupent de leur métier, couple, famille. Ils ont des voisins, des collègues, des amis : ils essaient de s’en sortir, le mieux possible. D’améliorer leur ordinaire, leur habitat, leur confort, de perpétuer et augmenter leurs plaisirs.

« Ce qu’ils en pensent » (de « la situation » : la politique dans leur pays, la nature et les méthodes des gouvernants, les problèmes sociaux), c’est essentiellement histoire de dire, au café ou en famille (ou sur les réseaux sociaux). Chacun a ses idées sur un certain nombre de problèmes, ne cherche guère à comprendre celles des autres, s’investit à des degrés divers pour accroître l’influence de ses convictions. Votes occasionnels, manifestations, pétitions pour ou contre l’avortement, la contraception, le divorce, l’égalité des droits des femmes, homosexuels, minorités ethniques, religieuses, les pesticides … Sujets de conflits, mais surtout de discussions (et d’engueulades !). En dehors de quelques poignées de militants, d’une cause ou de la cause adverse, chacun prêchant pour sa paroisse : les femmes pour les femmes, les homos pour les homos, les noirs pour les noirs, les cathos contre tout ce qui n’est pas catho : au fond, comme dans tous les domaines, chacun s’implique là où le guide son intérêt, la plupart des citoyens du « monde confortable » ne se passionnent pour les débats d’idées, sociétaux, que verbalement. Ou pas du tout.

La position initiale et l’histoire de chacun motive son positionnement. Il est plutôt intuitif, et très tôt pointé par le marxisme, que, globalement, les « riches » seront moins enclins à souhaiter, et encore moins à agir pour cela, que les rapports de forces changent. Il est « humain », il semble logique que celui à qui une situation profite ait envie de la proroger, ou en tout cas mette peu d’énergie ou de moyens réels à contribuer à la transformer. La tiédeur des réformes socialistes en est une bonne illustration : sur les questions morales, sociétales, on s’enorgueillit d’avoir aboli la peine de mort, dépénalisé l’homosexualité, et ce n’est pas rien. C’est infiniment plus que le conservatisme de la frange plus radicale de la bourgeoisie, arcboutée, elle, sur ses « valeurs » (croyances) et avantages. Mais rien de déterminant : rien qui change en profondeur (malgré, tout de même, la réduction du temps de travail, ou celle de l’âge de la retraire : progrès déjà insupportables aux possédants les plus avides – les moins prudents …-, qui se sont empressés d’annuler ces améliorations modestes) « l’ordre social », rebatte et redistribue les cartes, les revenus, la répartition des richesses, les moyens d’y parvenir, voire l’existence même de catégories de citoyens. D’accès au bien-être.

 

lundi 20 avril 2026

L'IA, est-ce que c'est de l'art ? (les dessous révélateurs d'une fausse question)

 

« Débat » récurrent, et pour moi dénué d’intérêt : la question me paraît mal posée, et pas celle qui compte. Plutôt que « Un truc fait avec une IA, est-ce que ça peut être de l’art ? », les questions antérieures que ça soulève, c’est :

-       Mais au fait, c’est quoi, « l’art » ?

-       Et qui décide de ce que c’est ?

-       Et ça change quoi, d’attribuer à ceci la mention « Art », et pas à cela ?

-       Quels sont les enjeux ? Comment on sait si une œuvre est « belle », réussie, digne d’intérêt, « de qualité », qui est légitime et a compétence pour en juger (les « connaisseurs », « spécialistes », « gens de goût », « cultivés » … ?)

Le développement des IA nous amène en fait à interroger et à repréciser nos conceptions de l’art. C’est un débat récurrent tout au long de l’évolution des techniques : qu’est-ce qui est « art », et sur quels critères en apprécions-nous la « valeur » ?

Beaucoup pensent, c’est une objection qu’on entend souvent, qu’un tableau, une photo ou une musique conçus grâce à l’IA ne serait pas de l’art, mais une sorte de faux : ce qui pose la question du « faux » en art, sur quoi se fonde notre définition de la créativité ?

Une définition restrictive réduit l’acte de création à sa dimension originale, et à sa performance technique.

Lorsque la photo est inventée, on récuse d’abord sa nature artistique au prétexte que, contrairement à la peinture, l’artiste n’a plus à démontrer sa maîtrise du pinceau, et qu’il se contenterait de « reproduire » une réalité existante, dont il n’est pas l’inventeur.

En fait, la question technique est déplacée de la maîtrise du geste à celle de l’appareil qu’il utilise : ses choix de focale, de cadrage, d’exposition, etc, et tout ce qu’il mettra en œuvre lors des différentes étapes du tirage. Le pinceau, le fusain, la craie, le grattoir, etc sont déjà des instruments qui produisent, médiatisent la forme conçue par le créateur.

De même qu’en musique, c’est l’instrument qui produit les sons, et le musicien doit en maîtriser les possibilités. On a en son temps reproché aux synthés de n’être pas de « vrais instruments », parce qu’il n’y a pas de cordes à pincer avec la main, ni de tuyau auquel confronter son souffle, lorsque le synthé « reproduit » les sons d’une guitare ou d’un saxo. Ce serait « trop facile », et encore plus quand « il suffit » de tracer des notes sur une partition virtuelle que la machine transforme en sons.

C’est réduire la création à une performance physique, ne l’évaluer qu’à l’aune de la virtuosité.

Il me semble que ce qui compte est ailleurs, et que les doutes et les critiques d’un art « assisté par une machine » (ce qui est le cas de quasiment toutes les formes artistiques) devraient interroger d’autres aspects. On peut inclure l’acte d’écriture : est-ce que l’écrivain « triche », et est-ce que son « mérite » est moins grand s’il s’aide d’un traitement de textes (avec correcteur orthographique, forme moderne et en partie automatisée du dictionnaire), voire d’une IA qui se substituerait à son inventivité stylistique ?

Une critique qui me paraît plus pertinente est celle qui porterait sur le résultat : un art fabriqué par une machine (mais sur les injonctions et selon les critères d’un humain) peut-il être « beau », ou digne d’intérêt ? Est-ce qu’on ne risque pas de n’aboutir qu’à des produits formatés, tous semblables, et vides d’intérêt ?

Quand on produit un son d’instrument à vent avec un synthé, on perd toute la corporalité du souffle, toutes les nuances que peut sculpter du son le musicien. C’est affaire, en fait, de progrès technique : les nouveaux sons synthétiques ont gagné en complexité.

A supposer même qu’ils restent « inférieurs » sur le plan des harmoniques, l’enjeu esthétique s’est en fait déplacé : ce sont d’autres sons que le créateur est en mesure d’assembler. On peut leur préférer les sons « naturels » : c’est affaire de goût. Il y a bien création, invention harmonique. La question de l’éventuelle pauvreté, banalité d’une œuvre musicale, plastique ou littéraire se pose indépendamment de sa technique de production : il y a une multitude de romans très vides, dépourvus de style, bourrés de clichés et au contenu niais, qui ont été écrits par des humains, et dont une grande partie du public se satisfait d’ailleurs ...

La question que poserait un roman ou un poème écrits avec (et non par) une IA serait de savoir s’ils peuvent être « bons » (et selon quels critères), et quel gain j’aurais à écrire une œuvre commandée à une IA plutôt qu’en en inventant moi-même chaque phrase.

Dans le cas d’une dissertation, ou d’un article de presse, d’une notice technique, etc : l’IA peut-elle faire aussi bien qu’un humain ?

Quand un étudiant fait rédiger son devoir par ChatGPT, le problème qu’on observe est celui de la pauvreté en information et en réflexion : l’IA n’est (pour l’instant, et dans les versions accessibles au grand public) capable que d’un assemblage de phrases générales, creuses, souvent dans un style pompeux, et incluant possiblement des erreurs de connaissances que l’étudiant n’est pas capable de détecter.

L’élève qui ne pense pas lui-même sa dissertation (de même qu’il se contentait depuis longtemps d’imprimer la page Wikipedia en lieu et place de la recherche demandée) est essentiellement fautif par son échec quant au résultat attendu : le but de son exercice n’était pas la production d’un texte, mais l’entraînement de ses facultés de raisonnement et de rédaction, qui n’a pas eu lieu. Ce serait comme faire faire son entraînement musculaire par (et non pas avec) une machine : le but de l’accroissement de la masse musculaire, et corollairement les bénéfices cardiaques et articulaires, n’est pas atteint.

Le « mérite » me paraît un critère sans intérêt ni signification : c’est le résultat atteint qui compte. Une œuvre laide ou banale le reste, qu’elle soit produite à l’aide d’une machine ou par un humain seul.

Les photos retouchées ou les tableaux que je me suis amusé à faire avec Gemini ne me posent pas le problème de savoir si c’est de l’art, ou dans quelle mesure j’en suis l’auteur : c’est bien le cas, c’est bien moi qui ai mis en œuvre un processus de création d’un artefact qui n’existait pas auparavant, et selon les instructions que j’ai choisies. Mais celui des limites imposées par l’ « instrument » : l’IA me fournit un costume de pirate ou un décor préhistorique sur lesquels j’ai peu de contrôle, contrairement à ce que pourrait un peintre qui choisirait chaque forme, couleur, texture.

Même chose pour la musique : je n’ai pas pu décider de chaque choix rythmique, ajouter tel instrument, écrire chaque segment de la mélodie. J’ai bien créé de la musique, le son m’en a paru plutôt agréable, mais ma créativité a été bridée par tous les paramètres que je n’ai pas eu à décider. Encore peut-on supposer que c’est une « simple » question de sophistication de l’outil (qui n’est qu’un outil comme un piano, un pinceau) : que des IA plus performantes me permettent de réellement transcrire en sons les mélodies que j’ai dans la tête. Auquel cas l’instrument aura rempli le rôle qui est le sien : agir sur le réel pour matérialiser mon imaginaire.

A l’inverse, l’interrogation (le procès !) de savoir si une production (avec IA) « est de l’art », peut être retournée à l’encontre de ce qui est généralement considéré comme tel (par qui … ?), et que certains ne pensent même pas à mettre en doute : qu’il paraîtrait béotien d’oser mettre en doute : affaire de prestige, les initiés, l’ « élite », ricanent des réactions de rejet par le peuple grossier et ignorant d’œuvres contemporaines. Thèmes abordés dans Art, de Yasmina Resa, ou Musée haut, musée bas de Jean-Michel Ribes, ou encore Le Goût des autres d’Agnès Jaoui.

On est censé se prosterner, ou exulter, sous peine de relégation au rang d’obtus vulgaire, devant Pollock ou Bacon, les monochromes de Klein, et tant d’autres, comme désormais devant les Impressionnistes, objets de sarcasmes en leur temps.

Il y aurait en permanence une sorte de tribunal, transcendant, invisible, qui saurait, qui trancherait : ceci est bon, digne d’intérêt, remarquable, et cela ne vaut rien. N’est pas de l’art. Tribunal succédant à d’autres, tout aussi affirmatifs et décisifs, quitte à annuler et inverser l’arrêt des précédents. La « bonne société » faisait des gorges chaudes de ces peintres « malhabiles » qui lançaient l’impressionnisme, elle en fait désormais des butors qui trouveraient Monet laid ou sans intérêt. Le Bourgeois Gentilhomme, déjà, s’enquérait avec inquiétude de savoir si « les personnes de qualité portent les fleurs [sur leur costume] en en-bas ».

Voilà l’enjeu. Il faut en être. Pouvoir croire qu’on en est : des gens cultivés, estimables, qui savent ce qui a de la valeur et ce qui n’en a pas. Etre reconnu comme tel, chaîne transitive de cooptation, et pour cela, dire ce qu’il faut, ressentir et penser comme il faut.

Je trouve La Joconde laide et sans intérêt. Et de même, une grande partie des œuvres contemporaines. Leur notoriété, fondée sur la répétition panurgique de la vénération qu’on est censé vouer à ces Saintes Reliques, et la spéculation marchande. Je trouve que mon avis n’a pas plus d’intérêt, mais pas moins, que celui de n’importe qui d’autre, amateur, « connaisseur » ou simple promeneur égaré. En fait, on s’en fout. De savoir « si c’est de l’art », ou « si c’est beau », et qui pense que oui ou que non.

Ces « débats » servent juste à « se compter », faire des camps, mener bataille contre « les autres », se forger une « identité » sociale, une « réputation », une image …

Ce qui m’importe, c’est l’art qui me touche, me nourrit, pas « meilleur » qu’un autre, pas pire non plus : pour aller vers lui, et signaler à d’autres l’agrément de mon expérience, occasion pour eux d’en vivre une également, ou pas.

C’est aussi celui qui m’indiffère, voire me rebute, et que quelqu'un d’autre me dit apprécier : occasion de sortir de la complaisance pour ses goûts spontanés, de découvrir autre chose, d’étendre la palette de ses plaisirs. Mais pure liberté : ni obligation ni nécessité. Possibilité : éventualité, choix. Que nul ne croie pouvoir m’assigner.

Celui qui dit : « ce livre, ce film, cet artiste est génial (ou nul)» insulte, peut-être sans s’en rendre compte, tout à l’évidence de son égocentrisme, tous ceux qui n’auront pas ressenti et pensé comme lui. Il se place en souverain juge, maître des sentences esthétiques. Il méconnaît que ce qui l’enchante peut répugner à son voisin, et de façon tout aussi légitime. Il impose sa préférence comme les tribunaux religieux imposaient à tous la folie de leurs croyances et de leurs lois. Il imagine sa sensibilité et ses critères universels. Il ignore naïvement la longue histoire des revirements en matière d’art.

Etrangement, universaliser son expérience personnelle (fût-elle partagée par d’autres, et de ce fait objectivée), passer du « j’aime beaucoup / ou je déteste ceci » à « Un tel est un grand auteur » (on lit souvent, dans une certaine presse : « un auteur majeur, incontournable », « l’un des grands auteurs du siècle » … ! Méprisante et piteuse prétention), c’est finalement faire l’inverse de ce qu’on semble (ou croit) entreprendre : communiquer. On va à la rencontre de l’autre, pour lui dire ce qu’on pense, partager avec lui un sentiment, une expérience, et on l’agresse : on lui assène une « vérité » qui court le risque de contredire la sienne. C’est une sorte de colonisation esthétique ou intellectuelle. « Voilà ce que tu dois penser, croire, voilà ce qui fait article de foi, et nullement de sujet de débat. Telle est la réalité : ce que j’en vois ».

Et certains s’étonnent de susciter l’indignation, la même véhémence en retour.

Un collègue enseignant décrétait que Cyrano de Bergerac (que je donnais à étudier à mes Première), « ce n’est pas du théâtre ». Autant dire que je ne connaissais rien à la littérature, ni à mon métier, pour avoir commis un choix aussi aberrant. Un autre fat, dans un cours de Littérature comparée, que Les Chroniques Martiennes (de Bradbury), « ce n’est pas de la littérature ». Quelqu'un, à qui je disais avoir apprécié un film, que « ce n’était pas du cinéma ».

Heureux Elus, à qui Dieu a confié, comme à Moïse ce qu’était la Vrai Religion, ce que sont le vrai théâtre, la vraie littérature, le vrai cinéma.

Nous ferions mieux, souvent, de ne pas discuter. Pourquoi, au fait, tenons-nous à donner notre avis ? Pourquoi souhaiterions-nous connaître celui de l’autre ? Bien de pénibles disputes seraient évitées, si nous ne nous complaisions pas à nous faire les Croisés de nos convictions.

Je vois deux raisons valables d’échanger avec quelqu'un nos avis sur ce que nous avons apprécié ou pas aimé, ou qui nous semble faux, critiquable : donner à l’autre, et recevoir de lui, le fruit de nos expériences, pour ce qu’il vaut, et pour ce que nous pourrons en faire. Et mettre nos représentations à l’épreuve du jugement de l’autre : à la condition que nous en ayons l’un et l’autre le désir et le projet ; et la capacité d’entendre et dire des idées contraires peut-être à celles de l’autre, sans en éprouver colère ni hostilité.

Faute de quoi, il ne peut y avoir échange, les conditions ne sont pas réunies. Mais polémique, invectives. Eprouvantes, et stériles.

Faux débats. Vrais affrontements narcissiques. Utilité, pour qui se pose une question, de s’interroger sur ce qui motive cette question, ce qu’elle recouvre, ses enjeux. Ce qu’on fera des réponses qu’on mettra éventuellement au jour. Ce qu’on en a à faire.