samedi 26 septembre 2026

Survivre en planète inconnue

 

Jusque-là, je faisais pas gaffe. Je me dissimulais pas particulièrement, pensais pas que c’était nécessaire. Ils ont deux jambes et deux bras, comme moi, ils emploient des mots, rient, comme moi : je les croyais humains. Malgré les nombreux signes. Certains se montrent aimables, amicaux. Affectueux ! Piège. C’est comme ça qu’ils vous capturent. Vous asservissent, vous dévorent, tant que vous restez à leur merci.

Toujours la même stratégie : ils adoptent un camouflage pour la chasse. Visage arborant un sourire, à votre approche. Yeux se colorant d’une lueur mimant la sympathie, exprimant un plaisir à votre venue. Accumulation de formules chaleureuses et enthousiastes : Bon jour, bon appétit, bonne année, joyeux anniversaire, merci c’est gentil, avec plaisir, à bientôt j’espère, j’ai hâte qu’on se revoie, c’est très aimable à vous ... Toutes leurs phrases parlent d’amour : ils vous ont repéré comme proie, ils en ont après vous : votre argent, votre aide, votre allégeance : courez ! Ils se chassent entre eux, aussi.

J’ai observé comment les proies se défendaient lors de cette phase d’approche, qui consiste à rassurer la cible. Ils appellent cela séduire. Plaire, courtiser, faire la cour, faire du charme. Tout est bon pour attirer, captiver, capturer, conquérir, posséder, et, quand c’est chose faite, le vainqueur dévore sa victime tout à son aise, d’un coup, ou toute une vie durant.

Quand ils s’aperçoivent de l’approche avide d’un congénère, les plus doués pour la survie ne prennent pas la fuite, ne font pas volte-face, ce qui aurait le don de déchaîner la fureur et la violence de l’assaillant. Non, ils parviennent à conserver une tranquillité apparente, ils feignent de ne pas avoir perçu l’attaque, paraissent vulnérables, consentants. Eux aussi se revêtent d’un masque affable, mielleux, ils rétorquent sur le même mode : retournent les compliments et vœux d’amour et de prospérité, semblent dupes des cajoleries qu’on leur adresse. Ils laissent leur chasseur s’approcher au plus près, humer la jouissance de la possession prochaine, et là, d’un coup, ce sont eux qui plantent leur dard mortel, qui harponnent leur capture, et repartent avec leur butin, ou se nourrissent d’elle toute une vie .

Les femelles recourent à la beauté. Elles multiplient les signaux de douceur, dévouement, vénération, amour, sensibilité, élégance, profondeur, qu’elles distribuent dans la longueur et la couleur de leurs cheveux, celle de leurs yeux, la délicatesse de leur corps, elles miment une fragilité désarmante. S’enrobent de parfums suaves et grisants, colorent leur peau, la parent d’étoffes, dévoilent indolemment des aperçus de leurs charmes : vous font espérer le festin assuré, prochain et délicieux. Les mâles, eux, jouent sur le registre de la force responsable et pacifique, efficace et protectrice. De la loyauté. Ils vous seront un allié précieux et éternel. Leurs talents innombrables seront tout à votre service. Ils ont des serments exclusifs et solennels, qu’ils répètent à tout le monde.

Au début, et pendant longtemps, j’ouvrais ma gueule, sans précautions. Je disais sans dissimuler ma colère et mon amour, mes incertitudes, mes tourments, mes bonheurs et mes tristesses : il n’y avait, autour de moi, que des amis. Très dévoués et attentionnés. N’avais pas compris que l’odeur du sang allait attiser, plutôt que la compassion, l’appétit des carnassiers. Que la horde se rue, pour le dévorer, sur leur congénère blessé. Les mots sucrés, les sourires, les gestes de sympathie : des stratagèmes, pour faire baisser la garde.

 

Fini par m’apercevoir que les choses, les mots, les attitudes ne sont pas ce qu’il semble. Pas tels que j’avais préféré les croire, à ma convenance, généreux et serviables. J’ai appris à feindre, moi aussi. A repérer la manœuvre pour le profit. Et à ne pas sembler en éprouver de déception. Saluer le traître d’une voix égale.

Pour survivre, il faut paraître à leurs yeux comme l’un des leurs. Ils ne craignent et ne haïssent rien tant que ce qui diffère d’eux. Et ce qui révèle leur duplicité : êtres de simulacres et de fausseté, il leur faut plus que tout clamer leur sincérité. Ne jamais sembler la mettre en doute. Le pire tortionnaire aura des airs de saint (et une cour empressée pour l’aider à s’en convaincre).

Il faut se fondre dans la nature, camouflage, pour ne pas subir sans cesse des attaques. La Normalité est la meilleure protection. Apprendre à parler comme eux : se réjouir de ce qui est sans valeur : une « belle réussite », un « grand exploit », s’inquiéter de ce qui est sans importance : la tenue vestimentaire, l’apparat de ce qu’on possède et la mise en scène de ses pouvoirs. Belle demeure, vaste propriété, vêtements et voiture de luxe. Manières sophistiquées, baptisées « savoir-vivre », langage recherché : marque d’une « grande culture », d’un raffinement et d’une élévation d’esprit. Même pour celui qui, entre deux dîners élégants, abuse de petits enfants, massacre quelques populations, dépouille et affame des régions entières. « Alors, mon cher ami ? Comment vont les affaires ? »

Faire comme tout le monde. Ne surtout pas s’émouvoir, contester, mettre en doute : ils se dévorent entre eux, mais, si vous leur donnez l’indice que vous n’appartenez pas à leur espèce, que vous n’adhérez pas au simulacre de leurs valeurs, vous les verrez s’arrêter soudain, tourner leur regard vers vous, et se mettre à courir à votre poursuite.

Arrêter de leur expliquer quand ils se trompent, que leurs efforts ne mènent à rien, qu’ils accomplissent le contraire de ce qu’ils prétendent vouloir : comprendre que le seul but qu’ils poursuivent est la dévoration des autres, et que leurs intentions proclamées ne constituent que des déguisements pour mieux parvenir à leurs fins. « Défense de la Patrie, de la Civilisation, du Bien commun et de l’intérêt général, de la Vraie foi, de la Nature » ... Leur dévouement est sans borne, à proportion de leur appétit à se remplir les poches et à vous enrôler à leur service. Surtout, dites « Amen », baissez les yeux et feignez de croire leur dévotion, de partager leur enthousiasme mobilisateur. Si vous ne voulez pas être déclaré Traître à la Cause, Impie abominable, mauvais citoyen, égoïste exécrable. Quelle que soit l’absurdité de la liturgie, prosternez-vous devant l’idole : faites semblant de « trier les déchets », de vous indigner à tout propos.que « les femmes » sont victimes, de même que le noirs, les juifs, les arabes, les homosexuels, les pauvres, et les enfants roms qui mendient sur les trottoirs, de façon générale tous les enfants, y compris ceux qui hurlent dans les trains. Faute de quoi vous vous retrouverez cloué au pilori, comme Réac, Mec de droite, facho, ou gauchiste, blasphémateur, sans cœur, sans morale. Commettez des abominations si vous avez du mal à vous en empêcher, mais JAMAIS, JAMAIS, si vous voulez survivre, ne laissez supposer que vous êtes sans morale. Il vous en faut une, n’importe laquelle : de toute façon, ce sera inévitablement une qui déplaît à une partie de votre entourage. Choisissez de préférence celle qui est majoritaire là où vous êtes. Mais affiliez-vous : il vous en faut une. Qui vous vaudra le soutien du groupe qui s’en réclame. Apprenez à vous écrier « Loué soit le Seigneur ! », en toutes circonstances et avec l’intonation appropriée, en substituant bien sûr les mots adéquats, en accord avec le catéchisme de la foule qui vous entoure. C’est ainsi que « Justice pour Gaza ! » sera prononcé « Non à l’antisémitisme ! » trois rues plus loin, ou « Les riches doivent payer ! » s’énonce « Mettons fin à l’assistanat » dans la cour d’en face. Toutes formules interchangeables, elles n’ont aucune importance (personne n’envisage sérieusement de les mettre en application, elles servent seulement de cri de reconnaissance, de ralliement), mais ne vous trompez pas de groupe quand vous les employez. Ou l’effet sera désastreux. Ce qui ici passait pour une déclaration de la plus grande vertu, éminemment honorable, sera ailleurs entendu comme la proclamation d’un crime.

Feindre est le moyen de survivre.

Ils persuadent leurs enfants que rester immobiles pendant vingt-cinq ans enfermés dans une salle leur permettra de raffiner leur esprit et d’acquérir les compétences pour exercer ensuite un « travail », c’est-à-dire rester enfermés plus de quarante ans dans un bureau, ou le vacarme d’un entrepôt, la rudesse d’un chantier ... Souffrances nécessaires à « être utiles aux autres » : bel et émouvant altruisme, pour dissimuler l’enjeu véritable. Obtenir, aux dépens des autres, le plus possible de ce qui permet d’obtenir subsistance et plaisirs : l’argent.

On choisit son métier « pour être utile ». Pourtant les métiers les moins utiles sont ceux qui rapportent le plus d’argent, et de considération. Pas celui qui vous soigne à hôpital, ni celui qui apprend à lire à votre enfant, encore moins celle qui récure vos toilettes. On regarde avec plus de respect et de reconnaissance la star qui plastronne dans les galas, l'’athlète qui réussit l’exploit de courir ses cent mètres en quelques centièmes de secondes de moins, ou ce vendeur de parfums et de cailloux brillants que s’arrachent la star et l’athlète.

Croire que « le mérite est récompensé ». Que ce sont bien les « meilleurs » qui réussissent et qui gouvernent. Que tout est fait pour le bien-être de tous, préoccupation première de chaque professionnel et dirigeant. Le policier qui vous protège, le banquier qui protège vos économies, le médecin qui établit vos prescriptions : croire, feindre de croire qu’ils n’ont pas d’autre souci ni motivation plus pressants que votre service. Que les populations font toujours et forcément le choix le plus juste et pertinent en matière de dirigeants, et que par conséquent la « démocratie » est le meilleur et le plus efficace des systèmes, garant de la justice et de la paix. Que jamais les foules, dans leur sagesse innée, ne se précipitent dans les bras de brutes sanguinaires ni ne les élèvent à la tribune du Pouvoir, où elles les acclament après quelques massacres qu’elles leur ont fait perpétrer.

Je ne dis pas que je parviens toujours à m’en tenir à mon identité de clandestinité, qu’il ne puisse pas m’arriver encore de prendre des risques inconséquents. D’oublier de fermer ma gueule. 

Mais, pour l’essentiel, mon camouflage tient bon : bon père, bon époux, bon citoyen, j’accomplis mes devoirs avec conscience et obéissance. La survie est à ce prix. Faire humain.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire

Ami visiteur, je lirai avec intérêt vos commentaires ...