vendredi 16 avril 2021

Enfances

 

« Tu trouverais pas des pierres au gave ! »

Les adultes, ça fait plein de reproches.

Tiens-toi donc un peu tranquille. Arrête de nous casser les oreilles.

Les adultes, c’est jamais content.

Tu as rangé ta chambre, comme je te l’ai dit ? Tu n’as pas des devoirs à faire ? Sors donc, plutôt que de rester enfermé !

Rarement une parole de bonheur. De joie, d’affection. Ils pensent que le monde, c’est dur, ça doit être dur, ils le rendent dur. Toujours la peur d’être en retard, en faute, pas comme il faudrait : ils vont dire quoi, les gens ?

Je me serais blotti contre ma grande sœur.

T’inquiète pas, elle murmure. Ils ont leurs soucis. Ils voulaient pas être méchants.

Je me blotti contre son corps tout chaud, son bras autour de mon cou. Elle me raconte des histoires. De mondes pleins de belles couleurs, où les gens ne sont jamais pressés, ont du temps pour écouter. Se regarder avec gentillesse, se dire des gentilles choses. On va s’amuser dehors quand il fait beau, on pense à rien, on s’en fiche si on tombe, c’est pas grave. Rien n’est grave.

Avec les adultes, tout est grave. Ils ont toujours peur qu’il arrive quelque chose, et il n’arrive jamais rien. C’est un monde pétrifié, immobile de tristesse, et d’ennui. Un monde où on attend demain, pour vivre, quand tu seras grand tu feras ce que tu voudras, ce sera trop tard, quand je serai grand je ne serai plus enfant.

C’est maintenant, que je veux.

Les adultes, ça se fait plein de soucis. Pour trois fois rien. Ils vont bientôt arriver et tu es toujours en pyjama ! Et pourquoi pas ? Pourquoi je serais pas en pyjama, quand ils arrivent, eux aussi ils mettent des pyjamas. Oui, mais pour dormir ! Là, on est à table. Les adultes, ça veut toujours faire les choses en fonction de quelque chose. Au lieu de vivre juste comme ça. De rire, parce qu'on a envie de rire. De pleurer, parce que ça nous fait pleurer. De dire ce qui nous passe par la tête.

A ma sœur, je lui dis tout ce qui me passe par la tête. Elle me dit jamais que c’est des bêtises. Que c’est dans ma tête. Evidemment, que c’est dans ma tête, puisque c’est ce qui me passe dans la tête. C’est vrai quand même. C’est le vrai de dedans ma tête.

Quand je vois une dame jolie, j’ai envie d’aller l’embrasser. Laisse la dame tranquille ! Voyons, on ne va pas embêter les gens comme ça !

Je l’embête pas. Je vais lui dire qu’elle sent bon. Elle me prend dans ses bras. Elle a un cou très doux. C’est important, de se prendre dans les bras, quand on éprouve le besoin. Pas juste pour se dire Bonjour, ou au revoir. C’est pas grave, si on se connaît pas. Après, on se connaît. Elle me fait un gentil sourire. J’aimerais bien que ce soit ma maman. Peut-être qu’elle voudrait bien être ma maman. On n’est pas obligé d’avoir toujours la même. On peut en changer, si on la préfère. Moi, j’ai pas choisi la maman que j’ai.

Les adultes, ils disent que c’est pas possible. Et pourquoi pas ? Parce que. Parce que quoi ? Parce que c’est comme ça. Ça ne se fait pas. Et puis arrête, avec tes questions idiotes ! Tout le monde nous regarde.

Ma sœur, je lui demande comment ce sera, quand je serai grand. Tu seras toujours ma sœur ?

Evidemment !

Et tu m’aimeras toujours ?

Evidemment, que je t’aimerai toujours.

Tu promets ?

Je te promets. Même si j’ai un mari.

Ça sert à quoi, un mari ?

Un mari, c’est un monsieur qu’on a rencontré, et qu’on aime. Avec qui on vit. Mais on peut aimer son mari, et aimer aussi son petit frère. Ça empêche pas.

C’est bien, ma sœur, parce qu'elle dit toujours que ça empêche pas. Pour les adultes, il y a toujours quelque chose qui empêche.

Reste pas dehors la nuit, tu vas prendre froid !

Il faudrait savoir ! Tout à l’heure, il fallait que je sorte, et maintenant que j’ai envie, il faut plus.

Oui, mais c’était tout à l’heure.

Oui mais tout à l’heure, j’avais pas envie ! J’avais envie de regarder Zorro. Et Zorro, c’était tout à l’heure que ça passait, pas maintenant.

On peut pas tout avoir. Ils disent toujours ça. Je veux pas tout, des trucs, je sais bien que c’est impossible. Toucher le ciel. Voler depuis tout en haut de la falaise. Avoir une maison pour soi tout seul au milieu de la forêt. Y a que ma sœur, qui pourra venir m’y voir.

Dis, tu crois, que, plus tard, quand je serai grand, je pourrai avoir une maison au milieu de la forêt ? Avec un chien, et un cheval !

Peut-être. Tu pourras t’en acheter une.

Et tu viendras m’y voir ? Tu pourras venir avec ton mari, si tu veux.

Oui. Je viendrai.

Dors, maintenant.

 

jeudi 8 avril 2021

et la danse et la fête

 

C’est la fête au village, c’est la fête. La foule danse et tangue, c’est la fête et les corps,

Les corps se frôlent, et se croisent, et s’éloignent,

Et les trognes

De rires

Se festoient.

De rires, ô damoiselles, de rires, ont tous 20 ans, les villageois, nos souvenirs ont tous 20 ans quand ils se croisent.

C’est chaos, c’est langueur, c’est attente, le feu aux joues et les désirs qui flambent, feu de paille, danse, danse, danse le tournoiement l’oubli des jours

Qui se traînent

Les corps se gavent et se remplissent

C’est bombance, ce soir, dans la salle pleine

Les boissons, les appels

S’appellent,

Les regards

Se croisent

Ce soir

C’est la fête au village, silencieuse, en les corps chauffés de nourritures

Ils ne savent plus qui les a invités,

Pourquoi, ne savent plus la vie qu’ils mènent, la nourriture dans les ventres, les boissons dans les gosiers, ils se réchauffent l’âme aux feux du groupe

La foule est une, elle a oublié

Les vieux discords, les mésententes, envies et racontars,

La foule est une,

Ce soir.

C’est la fête au village, demain est loin,

Hier, oublié

C’est le temps d’une pause, une trêve dans la rivière qui emporte

Vers la mort

Ou on ne sait quoi

Chanter,

Ensemble, frapper dans les mains,

Trépigner des pieds,

Saluer les plats qu’on apporte, comme si bombance devenait éternelle,

Que la fête immuable

Que la table commune,

Rêve de paix

Et les mendiants honnis,

Hors les murs

Accroupis

Dans la misère qui n’a pas de place

A la table commune

On ne veut pas voir les désordres du monde

Le froid laissé dehors, ce qui peine, ce qu’on craint,

Comme des loups mais loin

Ils sont aux abords du village, mais pas ce soir

Ce soir,

C’est la fête au village

Et j’oublie ton absence, c’est la fête, la fête

Et je marche, par les prés, dans les arbres je cueille des nids, des fruits, et des fleurs parmi les herbes

Paisible est le village,

Après la fête,

Je vais,

Par les champs et les prés

Au hasard de mes pas, dans la forêt

Je ne sais plus qui me parle,

Un oiseau qui m’appelle, l’éclat d’une corolle, un oiseau dans le ciel, une flûte qui trille,

Des talus, et l’ombre où s’allonger.

Le monde est un ruisseau

Qui somnole

Une fraîcheur,

Alanguie, comme une femme offerte

Et je rêve, et je dors

Et c’est la fête, loin du village,

La danse

Des libellules

Et des scarabées d’or

Le cerf passe une tête, entre les branches, coiffée de bois,

Et c’est la danse

Qui reprend

Jamais ne cesse,

Le carrousel des fous

La vie comme une danse

Qui festoie

Jamais ne cesse,

La vie

La danse

Tournoient,

Aimables et rieurs,

Oublieux des misères

Seule la folie

De ceux qui rient ensemble

Et font les pas, les entrechats

Chacun rit sa commère chacun cherche son chat

C’est la fête, la fête, la fête

Au village.

lundi 5 avril 2021

Contemplation

 

Comme un chemin d’amour, qui monte, saisissant, entre deux collines blanches : la forêt, mystère impénétrable, qui invite à s’y perdre. Mon nez  tout près de ton buisson, ardent, fournaise des sens. Doux fils noirs entremêlés, qui jettent une ombre tendre sur le sentier suave, en son cœur le temple de l’Incarnation. Ou forêt tempétueuse, boule orageuse de poils drus. Ou pluie dorée nacrant une chair pâle. Il est des mystères sucrés qui appellent l’initié à la célébration des rêves. Pluie brûlante de boucles rousses. Je vous contemple dans le vertige de votre vérité. Se perdre dans l’infini de cet espace minuscule, où s’oublie tout ce que je ne sais pas de vous. A quoi bon paroles ? Ici, pas de mensonges. Pas de serments. Pas de promesses. La vérité simple des sens. Nous n’avons pas de nom. Pas d’histoire à mentir. Chacun livré à l’immédiat de la sensation. C’est le cœur de la rencontre. Vous n’avez pas d’autre visage. Que cette paix sauvage du creux de vous. Votre vraie chevelure. L’autre, celle d’en haut, n’est qu’un phare pour guider le voyage. Un appel. Un avant-goût, de ce qui se cache pour que l’élu le découvre. Non l’Origine du monde, mais sa signification. Son essence, miraculeuse. S’approcher, religieusement, de la Sainte vallée. Contempler, ébloui, rassasié, ce qui hante les hommes, Toison d’or ou d’ébène de toutes les quêtes. Il n’est point d’autre voyage. Tous ne sont que les subterfuges à celui-ci. Parvenir à destination, se recueillir, à l’orée de la grotte souveraine. Rêver d’en explorer les crêtes, comme le premier explorateur d’une nouvelle planète. Ne pas désirer d’autres horizons. Toute l’existence est dans cette arrivée à la Terre souvent promise, entraperçue dans les brouillards volages, incertains, perdue soudain, le voyageur se perd, doute du but à atteindre, qu’il y parvienne. S’il persévère, opiniâtre, si lui est accordée la faveur sainte, il gagne enfin le rivage enchanté, la paix des herbes accueillantes. D’abord, il se recueille. Alors, toutes ses identités déposées sur le seuil, il commence le nouveau voyage. Il écarte les mèches brunes, rousses ou dorées.

mardi 9 février 2021

La nuit volée

 

Elle cesse. Elle s’abandonne. A la nuit qui descend. Pénombre. Le monde se voile. Elle ne discerne plus. Ce monde obscur dont la réalité vacille, effacé. Plus tangible. Elle s’allonge. L’éclat dehors d’un réverbère. Une bougie rougeâtre, comme un fanal incertain. Perdus de vue, les autres. Absents. Peut-être l’ont-ils toujours été. Elle s’engourdit, elle s’assoupit. Du fond d’aileurs surgissent des images. Des visages. Des pièces, inconnues. Oubliées, de son enfance. Elle ne sait plus si elle a eu une enfance. Probablement. Elle est suspendue entre deux temps. Cône vertigineux. Quelques voix. Indistinctes. Elle ne sait plus. C’était un été, probablement près de la plage, c’est arrivé, c’est tout. Il y avait des oncles et des enfants, galopant entre les jupes des femmes. L’apéritif se prépare, on cause, elle ne fait pas attention. Elle est allée se reposer dans une chambre. Elle n’a pas envie d’être avec les autres, trop de soleil, trop de bruit, le bruit des voix. Elle entend la porte s’ouvrir, une ombre qui s’est faufilée, elle n’est plus seule. Mais elle n’ouvre pas les yeux. Elle sent le contact d’une main. Sur sa cuisse. Elle a 16 ans. Mais elle n’ouvre pas les yeux. Tout se brouille. 16 ans pour toujours.

L’ombre est épaisse, maintenant. Elle a avalé tous les objets dans la pièce. Ça ne marche plus, le temps. Toutes les nuits depuis ce jour-là, ça ne marche plus. Peut-être aurait-elle dû ouvrir les yeux. Voir. Qu’est-ce que ça aurait changé. La nuit volée. Tous les jours après ses 16 ans. Elle est encore dans cette chambre, elle est ici, maintenant, mais aussi dans la chambre, avec l’ombre, qui la dépèce. Méticuleusement. On entend les enfants, dans le salon, qui crient, une voix les gronde, des bruits de verres qui trinquent.

Ça fait comme des herbes, au bord de la plage, des herbes pour se cacher. Entre les herbes regarder les baigneurs qui vont et qui viennent, le miroitement aveuglant de la mer, ils ne la voient pas. Elle garde la tête baissée entre les herbes, qui la cachent.

Elle n’a pas dormi. La tâche du réverbère s’est élargie, une lueur blanchâtre qui se répand sur toute la fenêtre, à l’assaut du dedans. Le retour de la lumière, sans penser elle s’habille et va travailler, elle croise des gens et fait ce qu’elle a à faire, ils lui sourient sans la voir, ils lui parlent, elle leur répond sans entendre ce qu’elle dit. Elle ne dit rien, peut-être. Elle les quitte, revient dans la pièce, nourrit son corps, regarde des silhouettes s’agiter sur l’écran, elle ne met pas le son. Elle reste longtemps à les fixer, comme si elles avaient quelque chose à lui raconter.

Elle sent dehors la nuit se rapprocher, descendre comme un voile, avaler la lumière, elle éteint la télé, elle se laisse prendre, emporter, glisser dans la pénombre, se dissoudre, ses yeux fixent la nuit comme s’ils voyaient. La nuit la vide. Les images reviennent. Le film passe en boucle.